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Ces plumes nées dans les tranchées

Le souvenir de la Première Guerre mondiale nous fait déplorer la perte du poète Charles Péguy, du romancier Alain-Fournier ou de l’historien Augustin Cochin, trois auteurs signalés parmi les  «560 écrivains morts pour la France» dont les noms ont été gravés sur deux plaques de marbre accrochées au Panthéon. En les parcourant, les connaisseurs ont appris à retrouver les noms des jeunes gens qui auraient assurément été les grands artistes et les grands intellectuels des années 1920 et 1930: le cher Henri Lagrange, auteur du seul Vingt ans en 1914, le poète fantaisiste Jean-Marc Bernard, qu’ André Gide a retenu dans son anthologie, ou Maxime David, le père de Jacqueline de Romilly qui eût été un savant de l’importance de Marcel Mauss et de Claude Lévi-Strauss.

Aquarelliste délicat de l’horreur, Genevoix signe avec “Ceux de 14” le plus grand livre qu’ait inspiré la guerre de tranchées.

Beaucoup de normaliens, parmi ces esprits supérieurement qualifiés qui payèrent le prix du sang à parts égales avec les fils de la France ouvrière et paysanne. Des historiens ont remarqué qu’au sein des promotions d’avant-guerre, il y eut autant de pertes à déplorer parmi les élèves de l’ENS, officiers d’infanterie pour la plupart, que parmi ceux de l’EMS de Saint-Cyr, qui avaient choisi la carrière des armes mais qui eurent parfois la veine de servir dans des armes moins exposées. Heureusement, tous les normaliens ne sont pas morts au champ d’honneur. L’atroce expérience permit même à certains d’entre eux de devenir ce qu’ils étaient. Voyez Maurice Genevoix engagé entre août 1914 et avril 1915, sur ces côtes de Meuse qui furent le tombeau d’Alain-Fournier. Sous-lieutenant puis lieutenant au 106e régiment d’infanterie, il participa à la bataille de la Marne, aux assauts de la crête des Éparges et aux combats dans la tranchée de Calonne où Ernst Jünger éprouva lui aussi les «orages d’acier», mais de l’autre côté. La chance de Genevoix est de ne pas avoir été tué d’une balle dans le front, comme tant de ses camarades, mais blessé et évacué, ce qui lui permit de mettre en forme les carnets de guerre qu’il avait tenus depuis le début du conflit. Ceux-ci parurent en volumes séparés entre 1916 et 1923, puis furent repris sous le titre général Ceux de 14. On peut relire Les Croix de bois de Roland Dorgelès, Le Feu d’Henri Barbusse, À l’ouest, rien de nouveau d’Erich Maria Remarque ou La Main coupée de Blaise Cendrars et faire toutes les comparaisons qu’on voudra:Ceux de 14 est le plus grand livre qu’ait inspiré la guerre de tranchées. Nous nous permettons d’insister, car cette vérité est trop souvent négligée, tant on se laisse facilement ­aller à faire de Maurice Genevoix un «écrivain pour mulots» ou un fabricant de dictées.

Dans ce livre monumental aujourd’hui réédité chez Flammarion, huit mois de campagne occupent près de mille pages. Avec un profond sens des êtres, Maurice Genevoix peint la souffrance, l’angoisse et les espoirs des poilus. Aquarelliste délicat de l’horreur, il montre comment la résignation se substitua lentement à l’héroïsme dans la boue poisseuse. Rien d’inutile dans ses descriptions poignantes qui disent le destin de soldats transformés en quelques mois en fantômes fangeux collés à la glèbe. Genevoix tient une ligne de crête entre l’hystérie nationaliste à la Maurice Barrès et la niaiserie pacifiste à la Henri Barbusse. Son livre immense, bouleversant d’humanité, a la majesté de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide et des Helléniques de Xénophon. Il a été écrit dans le marbre, à la pointe et au burin. Il est interdit de le négliger plus longtemps en passant encore une fois son chemin.

(Article publié par Sébastien Lapaque, dans Le Figaro, le 6/11/2013)

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