Textes

Maurice Genevoix, écrivain de guerre?

Nous reproduisons ici, avec son aimable autorisation, l’article écrit par Pierre Dejemeppe sur son blog
http://lelivreestunehache.blog.lemonde.fr/2011/11/19/maurice-genevoix-ecrivain-de-guerre/.

Maurice Genevoix est une machine à remonter le temps. Ses récits les plus marquants ont été écrits dans l’entre-deux guerre (Ceux de 14, Raboliot, La dernière harde). Dans les années soixante, il faisait partie de l’éducation à la littérature aux côtés du Lion de J. Kessel ou d’un Cesbron. L’ultime combat du cerf de La dernière harde, son extrême solitude parlaient à l’adolescent. Puis il fit partie de ces personnages, immortels peut-être mais oubliés quand même. On le revit à la télévision à la fin des années septante, grâce notamment à B. Pivot. Vieux monsieur, à la moustache dorée, l’œil vif et gaillard, il venait présenter son dernier roman ou ses souvenirs parus quelques mois avant sa disparition en 1980. Genevoix nous emmenait sur La Loire, dans les forêts de Sologne sur les traces des braconniers. On n’allait pas tellement dans les tranchées, la grande guerre à cette époque ne faisait plus florès. Henry de Montherlant s’indignait de l’oubli dans lequel tombait Ceux de 14 : « La guerre de 14, au moment qu’elle se faisait, ne pouvait savoir à quel point elle se précipitait dans l’indifférence de l’avenir ».

Le retour de la Grande guerre dans l’espace collectif fait ressurgir celui qui a été un de ses plus grands témoins. Michel Bernard, dans Pour Genevoix, dresse une statue au témoin-soldat dont l’écrivain aurait sans doute été gêné. Il cite les éloges de Norton Cru pour qui Genevoix était « le plus grand peintre de la grande guerre ». C’est un hommage ambigu pour un écrivain que celui de N. Cru. Ce chercheur franco-américain, ancien combattant, a, dans les années 20, passé au crible de la réalité quelques deux cents récits, véritable travail de fourmi consistant à confronter des milliers de pages de fictions ou de témoignages à la réalité de terrain, rejetant dans un même ensemble les inexactitudes, invraisemblances, perception romantique ou politique. La réalité, disait N. Cru, est la meilleure manière de combattre la guerre. C’est bien moins l’écrivain que le témoin fidèle qui est encensé par Norton Cru. Contrairement à ce que fera Claude Lanzmann avec la Shoah, Genevoix n’a jamais établi de principes quant à sa méthode du témoignage le plus « vrai » possible, « cette option personnelle, dit-il dans l’avant-propos de Ceux de 14, implique le moins du monde condamnation de partis différents ». S’il a choisi le témoignage et s’est toujours refusé à la fiction c’est qu’il ne pouvait pas faire autrement, « quand j’écrivais Ceux de 14, le sentiment ne m’a jamais quitté de répondre à une obligation {…}un parti pris d’obéissance ou, si l’on veut, d’humilité, de soumission à l’objet, au quotidien vécu », reconnaissant même que la fiction pourrait être « inspirée par la souci d’une vérité plus vraie ».

Ceux de 14 retrace au jour le jour ses huit mois de guerre, un récit du déroulé permanent du temps qui s’enfuit dans la boue et le sang. Genevoix ne met pas la guerre en perspective, il la dit et ne la réfléchit pas. Ainsi, sa troisième grave blessure qui l’écartera définitivement du front est racontée en deux pages sur les sept cents de l’ouvrage : c’est un fait de guerre parmi les autres, ni plus ni moins.

En 1972, il revient sur la guerre avec un bref récit, La mort de près, où l’homme âgé vient à la rencontre du jeune lieutenant. Confrontation magnifique et étonnante entre un homme empli de sérénité qui vient transmettre « un message qui devrait être bienfaisant » et un jeune soldat dont le seul horizon est la mort : « Être marqué, brûlé ne sauve pas des brûlures nouvelles. L’initiation n’est jamais achevée. La mort est ingénieuse inépuisablement à varier les rites du baptême ».

On a souvent accolé le terme de « régionaliste » à l’écrivain Genevoix, et ce qualificatif est encore repris aujourd’hui dans sa notice sur Wikipedia. On croyait ce temps d’un autre âge quand au-delà de Paris, la croyance voulait que la culture s’enfonçât dans le brouillard régional. A l’évidence, Maurice Genevoix est un écrivain universel. Bien entendu par ce qu’il dit de la guerre, mais aussi de La Loire ou des forêts de Sologne où ce sont tous les fleuves et toutes les forêts du monde qui sont célébrés.

A part le bref récit de 1972, Maurice Genevoix n’est plus revenu sur la guerre tout comme Giono après le Grand troupeau. Mais tous leurs récits postérieurs sont marqués par l’expérience de guerre. La profonde solitude de leurs héros, leur acuité existentielle, la solidarité vont parcourir l’œuvre de fiction des deux anciens combattants.

On ne lit plus aujourd’hui ceux qui étaient considérés comme les grands auteurs de guerre, les Dorgelès ou Barbusse. Seul, semble-t-il, Genevoix, parmi les écrivains français, garde une place de choix. Étonnant retournement qui voit une génération découvrir l’auteur de Raboliot par ses écrits de guerre. La panthéonisation projetée de Genevoix à l’occasion du centenaire de la guerre 14-18 célébrera la symbolique, le soldat et le témoin. Espérons qu’elle soit aussi l’occasion de découvrir ou redécouvrir l’auteur de La dernière harde.

Maurice Genevoix, La mort de près, Plon 1972, La Table ronde (poche), 2011.

Michel Bernard, Pour Genevoix, La table ronde, 2011.

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