Etudes et contributions

Maurice Genevoix : un jeune homme face à la guerre. Communication de Marie-Françoise BERRENDONNER, professeur de lettres

Madame Marie-Françoise Berrendonner, agrégée de Lettres modernes, auteur d’une thèse sur Le témoignage sur la guerre dans l’oeuvre de Maurice Genevoix (Grenoble III, 1984), nous autorise à reproduire ce texte d’une intervention radiophonique qu’elle a réalisé sur RCF 01 en novembre 2010.

Maurice Genevoix est mort en 1980 à l’âge de 90 ans. Il est habituellement catalogué comme écrivain régionaliste mais beaucoup ignorent qu’il a commencé sa carrière d’écrivain avec cinq volumes publiés entre 1916 et 1922 et réunis en 1950 sous le titre Ceux de 14. Ce récit de guerre, scrupuleux et exact n’a rien de régionaliste et tente de témoigner pour une génération sacrifiée. Je vous propose donc de découvrir ce Genevoix mal connu en découvrant d’abord quelle fut sa vie jusqu’à la guerre.

Éclairages autobiographiques

Enfance et adolescence.

Genevoix est un provincial, profondément attaché à son terroir du val de Loire. En effet, il est né en 1890 à Decizes près de Nevers mais dès l’année suivante, ses parents se sont installés à Châteauneuf sur Loire, tout près d’Orléans où la famille de sa mère possédait une épicerie en gros. Lorsqu’il a obtenu le prix Goncourt en 1925 pour Raboliot, Maurice Genevoix a acheté une propriété, Les Vernelles, à Châteauneuf sur Loire où il résidait une bonne partie de l’année et où il se retirait pour écrire.
Gabriel Genevoix, son père, a géré pendant quelques années l’épicerie de son beau-père avant d’acheter une charge d’agent d’affaires qui cumulait un portefeuille d’assurances, une fonction de greffier et une charge de commissaire-priseur. Gabriel Genevoix épouse Camille Balichon en 1889. Le couple aura deux fils, Maurice né en 1890 et René, en 1893. La grande tragédie de la famille est la mort de la mère en 1903 : Maurice a 13 ans. Dans deux textes autobiographiques, Jeux de Glace (1960) et Une Étoile entre toutes brillante (1966), il évoque ce moment traumatisant qui, à cause du deuil austère de leur père, a privé les deux garçons de la gaieté de leur âge.

Maurice va à l’école primaire à Châteauneuf puis au lycée Pothiers d’Orléans où il est un élève turbulent et frondeur. Brillant sujet, il se passionne pour le dessin (il copie au fusain des œuvres d’art) et la lecture (romans d’aventure puis Balzac, Dumas). Il part ensuite à Paris au lycée Lakanal en classe préparatoire et intègre l’ENS de la rue d’Ulm en 1911. La 1ère année, il fait la 1ère partie de son service militaire au bataillon de Joinville –c’est un sportif !- puis de 1912 à 1914, il poursuit des études de Lettres, se destinant à une carrière universitaire à l’étranger. En 1914, Genevoix est un brillant normalien, cacique de sa promotion qui s’est fait remarquer par son diplôme d’études supérieures sur le réalisme de Maupassant. Issu de la petite bourgeoisie de province, il voit s’ouvrir devant lui une carrière universitaire toute tracée. La guerre en décidera autrement et fera de lui un écrivain.

Les années de guerre.

Mobilisé comme sous-lieutenant au 106ème RI , Genevoix arrive au front le 25 août 1914. Il participe à la bataille de la Marne vers la Vaux-Marie et à la marche en avant sur Verdun. Après le combat du 24 septembre sur la tranchée de Calonne, le 106ème RI tient les lignes au bois Loclont et il participe à l’attaque de la butte des Eparges, près de Verdun, qui commence le 17 février 1915 pour durer jusqu’en avril. Promu lieutenant fin février, Genevoix commande la 5ème compagnie. Le 24 avril son bataillon est envoyé en renfort vers le sud de la tranchée de Calonne qui vient d’être enfoncée. Au combat du 25 avril 1915, Genevoix est blessé de trois balles et évacué sur l’hôpital de Verdun puis à l’arrière. Après 16 mois d’hôpital et de convalescence, il est déclaré invalide à 70% et réformé. Il reprend du service, en tant que volontaire, à la Fraternité franco-américaine jusqu’à l’armistice.

Il commence à écrire son témoignage sur la Guerre à partir de sa correspondance avec Paul Dupuy, le secrétaire général de l’ENS, des carnets qu’il avait constitués entre le 25 août 1914 et le 25 avril 1915, et des lettres envoyées à sa famille. De 1916 à 1926, il publie ainsi Sous Verdun paru chez Hachette en avril 1916, livre largement censuré sur plus de 9 pages, ce qui l’a peut-être empêché de recevoir le Goncourt, Nuits de guerre est paru en décembre 1916 chez Flammarion, Au seuil des guitounes a été publié en septembre 1918 chez le même éditeur, La Boue est paru en février 1921, toujours chez Flammarion et enfin Les Eparges publié en septembre 1923. Ces cinq volumes dont l’unité est évidente ont été réunis ensuite en 1950 en un seul volume Ceux de 14 dont le titre éclaire les intentions de l’auteur : témoigner pour toute une génération sacrifiée, pour les anonymes, les humbles, les sans grade, comme pour son ami Robert Porchon, le Saint-Cyrien tombé sur la crête des Éparges en février 1915. Écoutons son témoignage : « Je regarde bien, au passage, la crispation de vos visages, l’angoisse presque folle de vos yeux, cette détresse de la mort qui reste vacillante au fond de vos prunelles, comme une flamme sous une eau sombre… Quel sens ? Tout cela n’a pas de sens.

Le monde, sur la crête des Éparges, le monde entier danse au long du temps une espèce de farce démente, tournoie autour de moi dans un trémoussement hideux, incompréhensible et grotesque. Chez toi, Porchon, l’ample Beauce, les champs de blé au crépuscule, les corneilledans le ciel frais, entre les deux tours de Sainte-Croix. Chez nous, Porchon, la Loire au fil de sberges lentes. Quel sens ? Pourquoi ? Des hommes crient dans l’entonnoir. »Tout est dit : la douleur de la perte, l’horreur et même l’absurdité de la guerre, l’amour de la nature incarnée dans un paysage.
En écrivant ses récits de guerre, Genevoix découvre que l’écriture est une thérapie et une quête. Il s’essaye au roman. Jeanne Robelin est écrit en même temps que Au seuil des guitounes et la rédaction de Rémi des Rauches est parallèle à celle de La Boue. C’est cette dernière œuvre qui, selon Genevoix, fait de lui un romancier. Raboliot est écrit deux ans seulement après la fin des récits de guerre (1925).

La forme de l’œuvre

Genevoix choisit « le fil d’Ariane de la chronologie » : c’est ce que lui dicte son inexpérience d’écrivain. Ses cinq volumes suivent donc au jour le jour les événements qu’il a vécus. Sous Verdun commence le mardi 25 août 1914 et s’achève par le récit des journées du 5 au 8 octobre, soit 45 jours sans que le récit omette aucun jour. Nuits de guerre évoque couvre un laps de temps de 15 jours. Au seuil des guitounes fait revivre une période de 15 jours encore. Les deux derniers volumes ont une amplitude temporelle plus vaste : 69 jours pour La Boue et 104 jours pour Les Eparges. Il n’y a donc, à aucun moment, solution de continuité entre les différents volumes.

Si les périodes décrites sont de plus en plus longues, est-ce à dire que le souvenir s’affaiblit et que la mémoire est infidèle ? Maurice Genevoix affirme que c’est tout le contraire. Le recul du temps n’a pas appauvri la prolifération des souvenirs mais a, au contraire, accru sa certitude intérieure, en lui apportant une liberté plus franche par rapport aux notes de ses carnets. C’est ce qu’il explique dans Jeux de glace. Son écriture « libère inépuisablement, écrit-il, les visages, le son des voix, le bruit des pluies d’automne sur les feuilles mortes de la forêt, l’âpre tranchant d’une nuit de gel, les odeurs si changeantes et si vives, le clignotement d’une bougie dans une grange, le ronronnement d’un obus dans la rue, les piaulements et le chant des balles et ces claquements si hauts et si sonores qu’elles font éclater en plein ciel. »

Ecriture sensorielle fondée sur la réminiscence de sensations visuelles, auditives, olfactives que seule la volonté de témoigner fait renaître. C’est au fur et à mesure que les volumes sont publiés qu’il peut formuler l’objectif qu’il poursuit : concilier les exigences du témoignage (précision des notations topographiques et temporelles, vérité, refus de l’emphase, de l’exagération –l’horreur se suffit à elle-même- , de tout enjolivement, explicitation des sources) avec celles de l’œuvre littéraire : « Je voudrais que mon témoignage fût vrai et reconnu pour tel ; et je voudrais l’avoir fixé dans une langue juste, simple et solide, d’un grain assez serré pour lui assurer la durée. » L’image que Genevoix veut donner de la guerre est exprimée dans Ceux de 14 par un de ses personnages, le capitaine Rive (son vrai nom est « Bord ») : « Mon pauvre ami, (il s’adresse à Maignan, un « fana-mili ») le temps n’est plus des mousquetaires, ni de la guerre en dentelles. Notre guerre à nous manque d’élégance. Elle est âpre, elle est sale ; elle est laide. Et nous ne sommes pas des d’Artagnan ni des d’Auteroche , mais de simples braves gens qui essaient de faire tout leur devoir, leur pénible devoir de chaque jour et de chaque heure, sans forfanterie, sans gloriole, consciencieusement. Ce qui est dur, affreusement dur en de certaines heures, ce qu’il faut admirer […], c’est le sacrifice tranquille et silencieux que ceux d’entre nous qui sentent et qui comprennent ont consenti de toute leur loyauté. »

On peut dire que la guerre a tracé dans l’œuvre de Genevoix un sillon qu’on pourrait appeler « le côté Meuse » par opposition au côté « Loire ». En effet, une large part de son œuvre tant autobiographique que romanesque porte les traces de l’expérience tragiquement fondatrice de la guerre: Jeanne Robelin évoque l’influence de la guerre sur les civils et la vie de l’arrière. Raboliot est un ancien soldat de 14, devenu rebelle à toute autorité et mû par la haine des gendarmes largement répandue parmi les combattants du front et le dernier livre de Genevoix, Cent mille jours, paru l’année de sa mort, en 1980 rappelle des souvenirs de la guerre, de sa blessure , mais aussi l’aveu terrible et différé jusque là, du meurtre qu’il a commis sur un Allemand qu’il avait en face de lui, dans un layon meusien. (p.262-263) « Deux fois, au moins, dans lal nuit de la Vaux-Marie, et le matin du 18 février, lors de la première contre-attaque allemande aux Éparges, j’ai tiré sur des hommes que je voyais assez pour me rappeler aujourd’hui leur visage ». […] C’était hier, ce sera toujours hier, hors du temps, sous mes yeux comme alors. Lorsqu’il s’est abattu en lâchant son fusil, il a crié, le meneur de la horde, avec sa face ronde sous le béret à bordure rouge, la broussaille jaunâtre de sa barbe et ses yeux pâles, fixes, sans regard, inhumains. Un homme ainsi frappé crie.

Tout son corps crie, son corps de bête assassinée, mais ce cri nous traverse et nous brûle, hommes que nous sommes et qui avons tiré. » On peut remarquer 66 ans après, l’extrême précision des détails, les remords et en même temps une certaine dilution de la responsabilité grâce à l’emploi du « nous » au lieu du « je ».

La vision de la guerre et des combattants.

Un jeune homme dans la guerre.

Genevoix, jeune lieutenant jeté dans la guerre, (il a 24 ans) fait preuve d’autodérision, comme le montrent les commentaires qui accompagnent sa photographie « M. Anselme, le photographe peut être fier de lui : les mains dans les poches, la jambe gauche un peu en avant, l’air martial, que diable ! Je suis, dans ma vareuse trop courte, un beau lieutenant de carte postale. ». Dans les moments d’accalmie, il admire les paysages qui s’offrent à lui, « La Meuse sinue, éclatante de soleil, parmi les prés gorgés d’eaux vives : entre chaque motte, un filet d’eau ruisselle ; les collines sont bleues devant nous, par-dessus les façades. »(p. 661) Pendant les périodes de cantonnement, il écrit, sculpte la tête de Guillaume II en terre glaise, dessine, fabrique des balances à écrevisses et bricole avec du fil téléphonique des collets pour les lapins ou les lièvres. Il ne dissimule pas ses erreurs, quand par exemple son colonel lui fait remarquer que les parapets de sa tranchée sont de travers et ne permettent de viser que la terre quelques mètres plus loin ou quand le prennent des accès violents de cafard : « Nous vivons juste assez pour durer. Nous ne prévoyons plus, nous ne nous souvenons plus. Notre vie clignote, rétrécie, comme la flamme des bougies dans les fosses. Nous n’avons même plus le désir d’autre chose, de vivre à flamme claire dans un air enfin purifié, dehors, quelque part où une alouette chanterait. » (p. 635) Mais il s’efforce toujours de lutter contre ce qu’il appelle ses faiblesses.

Genevoix et ses hommes

Mais c’est aussi un observateur attentif de ses hommes qu’il connaît par leur nom. La page de ses carnets en indique 150 (officiers compris) et j’en ai compté, au fil du texte, une bonne cinquantaine de plus qui ne sont pas notés dans cette liste. Au fil des 9 mois qu’il passe au front, il se sent de plus en plus proche d’eux car, dit-il, « ils me ressemblent ; leurs yeux me l’ont dit quelquefois, mais rien de plus que l’échange furtif d’un regard, rien qu’une lueur émouvante entre deux infinis de silence et de nuit. » (p. 534) Il apprend à les aimer : « Lorsqu’on aime assez la vie pour l’aimer, même chez les autres, lorsque la guerre, au lieu d’étouffer cet amour, l’exalte et l’exaspère de toutes les blessures qu’elle lui fait, on n’est pas un vrai chef militaire, on n’est pas un bon officier », constate-t-il avec amertume, en citant ironiquement des reproches qui lui ont été faits par un de ses supérieurs.

Genevoix commande donc une des sections de la 7ème compagnie jusqu’au 2 mars 1915. Il cite les noms des hommes de sa section au fur et à mesure des besoins de l’action. Les nommer permet de les arracher à l’anonymat de la vie militaire où l’on est d’abord un matricule ou un grade. Si certains sont simplement nommés, pour beaucoup, il indique brièvement leur profession dans le civil : Gron, le boxeur, Viollet, le maçon, Lardin, le coiffeur de Barbès, Martin, le mineur du Nord, Chabeau, le valet de ferme dur de peau et bon à tout. En une phrase ou deux, il fait un bref croquis de leur physique : par exemple, Biloray « au museau de fouine », Putteman « à la barbe noire et crépue », Videt « et son toupet jaune », Raynaud « et son nez rouge », Martin avec « sa tête plate entre ses épaules rondes », Mémasse « à l’aspect hirsute et chétif, à l’air immuable et stupide mais qui s’aiguisait d’une indicible moquerie ». De même qu’il croque leurs particularités physiques, Genevoix note aussi leurs manières de parler : On peut en effet reconnaître à Genevoix le génie de capter les langages particuliers des hommes qu’il côtoie : parler des titis parisiens, des paysans meusiens, des mineurs du Nord. Chaque personnage est identifiable par sa façon de parler. Et le langage du narrateur est encore différent : c’est celui d’un intellectuel qui s’approprie l’argot militaire mais qui conserve son langage d’universitaire. Le témoignage de Genevoix rend compte d’une diversité des parlures et des milieux sociaux qui reflète celle de la France d’alors. Il note phonétiquement le parler du ch’Nord de Martin qui se cherche une « grongnasse » à épouser, le dialecte picard de Chaffard, l’argot parisien de Lardin ou encore le langage onctueux et fleuri de Figueiras. Mais qu’on ne s’y trompe pas : malgré l’aspect parfois caricatural de ces esquisses, Genevoix estime ses hommes et les admire car certains se conduisent en héros sans jamais faire de phrases. Comme par exemple Carrier : « C’est tout de même marrant. Laissé pour mort dans la haie d’épine avec un coup de baïonnette entré par l’ dos et sorti au milieu d’la poitrine ; ramassé par les Boches et soigné par eux à leur ambulance de Triaucourt ; bien soigné même. J’ai resté avec eux 8 jours. Un matin, y ont mis les voiles ; les nôtres sont arrivés l’soir ; j’ai été évacué, fini d’soigner par les toubibs français, rapetassé, guéri, et voilà : Mes deux trous sont bouchés. J’suis un soldat tout neuf, un soldat vierge. C’est tout d’même rigolo comment qu’ ça s’ goupille la guerre ». (p. 455) Un peu plus tard, un autre soldat rêve de la « bonne blessure » et après avoir rejeté l’idée de perdre un bras ou une jambe trop utiles pour travailler la terre, il espère trouver le moyen « d’risquer juste une fesse au créneau et en biais…Mais comment faire ? » Cela demande en effet une certaine agilité !

La vision de la guerre.

Le jeune lieutenant n’hésite pas à critiquer sa hiérarchie et à exalter le courage de ses hommes : « La guerre, tant d’appétits, d’ambitions, de rivalités mesquines, rêves de galons, de médailles ou de croix, affaires louches, entreprises froidement calculées, plus redoutables et meurtrières à mesure que l’on s’éloigne du rang ; voix tremblante d’un général au bout du fil du téléphone, à l’annonce que la crête est perdue ; aigres plaintes pour un imaginaire passe-droit ; intrigues lointaines, qui, du dépôt, viennent nous éclabousser, tabac, beuveries, abrutissement, que serait la guerre sans vous, Legallais et vous Laviolette, sans vous, Butrel et Sicot, qui avez pris votre vie à deux mains et l’avez haussée, d’un élan, jusqu’aux lèvres de l’entonnoir, sous les balles ? »
Que suggère à Genevoix la rencontre de ces soldats de toutes origines et de toutes conditions ? « Depuis des mois, ils étaient les seuls hommes avec qui j’eusse vécu, hommes de toutes classes, de toutes provinces, chacun lui-même parmi les autres, mais tous guerriers sous leurs vieilles défroques aux plaques d’usure identiques, sous le harnais de cuirs ternes, sous la visière avachie des képis, -des guerriers fraternels par l’habitude de souffrir et de résister dans leur chair, par quelque chose de courageux et de résigné qui les « incorporait » mieux encore que la misère de leur uniforme. » Les soldats de Genevoix ne sont qu’un élément de l’immense corps militaire : endurants, taiseux, pudiques, ils font courageusement leur métier de soldat, en supportant leurs souffrances, comme tous les autres. Seul les distingue leur parler que l’école n’a pas eu le temps de niveler.

Et les civils ?

Genevoix ne se contente pas de peindre les soldats. Il trace des portraits parfois très durs des paysans meusiens qui sont restés dans les leurs villages devenus des cantonnements. Croquis saisis au vol tel ce berger « dégingandé aux jambes si longues qu’il marche les jarrets pliés. On voit à peine sous sa casquette une tête de crétin grosse comme deux poings ». Certes, les soldats pillent les vergers et parfois les maisons où ils logent. Mais les paysans tâchent de se faire payer avec une rapacité que stigmatise Genevoix. Certains vendent le beurre 4F la livre aux soldats et 55 sous aux civils. Une vieille meusienne se plaint aussi qu’on lui a pris l’auvent de son pouits pour faire du feu et demande avec inquiétude « qui est-ce qui me recompinsera ? » (p. 13).
La fraternité, sentiment qui domine.
Pour Genevoix, ceux de 14, ont été arrachés à des milieux sociaux et familiaux très variés pour former un immense corps fraternel dont il ne dissimule ni les petitesses, ni les mesquineries ni les grandeurs: c’est ce qu’il veut montrer avec l’image du feu qui clôt La Boue. « Ils se pressent autour du feu, les mains et le visage tendus. C’est une poignante vision qui semble surgie du fond des âges. Barbus, le torse laineux, les traits modelés à grandes masses frustes, ils entrent dans la lueur du feu qui les ressuscite un à un. Ils ne se bousculent pas. Ils se font place ; ils se serrent davantage. « mets-toi là ; y en a pour tout le monde. »
« Laisse-moi passer, c’est mon tour. »
Biloray se retourne et reconnaît Durozier. Il allait s’en aller et maintenant, il hésite :
« Ton tour ? Ton tour ? C’est nous qui avons allumé le feu. »
Il regarde cet homme gluant, grelottant, ce visage transi, cette barbe noyée qui dégouttelle . doucement, il secoue la tête :
« Réchauffe-toi quand même, pauv’e couillon… Toi aussi, t’en as besoin. »
Et il s’en va ».
Genevoix ne cessera de dire que la guerre a exalté sa confiance en l’homme, son sentiment profond d’appartenance à l’espèce humaine, son amour de la vie. C’est ce qu’il confie dans trente mille jours lorsqu’il évoque le souvenir d’un soldat blessé qui se sentait mourir : « Chaque fois qu’en pensée et aujourd’hui encore je revois son viril visage, l’admiration, le respect me saisissent, la gratitude aussi et la fierté d’être homme, devant le visage d’homme qu’a gravé dans ma mémoire le dernier « tué » au front que j’ai vu faire tête à la mort. »

Quelle conclusion ?

Genevoix nous apprend que ce n’est pas l’héroïsme qui doit être honoré chez ceux de 14 mais la capacité qu’ils ont eue à rester des hommes au milieu de l’horreur, avec leurs moments de gaieté et d’espoir mais aussi de découragement ou de désespoir. Et je voudrais terminer sur l’exemple le plus émouvant donné à plusieurs reprises par Genevoix : celui d’un soldat touché à mort à la colonne vertébrale et qui, d’un clignement de paupière, avertit Genevoix qu’il va être une cible s’il continue son chemin « Ce regard d’homme, cette joie sur le visage exsangue d’un homme qui se savait perdu, tout espoir pour soi révolu et qui vouait sa dernière lueur de vie à sauver la vie d’un autre homme qu’il ne connaissait pas, c’est un viatique, ça a été le mien. »
Cette leçon de vie, les récits de guerre et les Trente mille jours de Genevoix nous la donnent, avec humanité et humanisme.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s