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Sylvie Genevoix répond à la Lettre ouverte du Maire de Verdun


En réponse à la Lettre ouverte au Président de la République du Maire de Verdun, M. Arsène Lux, qui critique certaines pistes pour l’organisation des célébrations de 2014, et notamment l’accent mis sur Maurice Genevoix, Sylvie Genevoix, Présidente de l’Association Ceux de 14, lui a envoyé une lettre ouverte, reproduite ci-après.

Monsieur Arsène Lux
Maire de Verdun

Paris, le 26 Janvier 2012

Monsieur le Maire,

J’ai lu avec intérêt votre lettre ouverte sur la commémoration du centenaire de la Grande Guerre et, bien qu’il ne m’appartienne pas de juger de l’important travail réalisé par Joseph Zimet, j’ai constaté avec peine qu’une des propositions qu’il formulait, le transfert au Panthéon des cendres de Maurice Genevoix, mon père, le 11 novembre 2014, ne vous apparaissait pas opportune.

Je le constate avec peine, également avec surprise. J’aurais pensé que le maire de Verdun était, de tous les élus de notre pays, le mieux placé, le mieux informé pour comprendre et dire aux Français ce que mon père avait apporté d’essentiel à la mémoire de tous les combattants de la Grande Guerre. Il leur a donné un livre que vous avez lu et qui est dans votre bibliothèque, j’en suis persuadée. Il s’appelle Ceux de 14 et commence avec Sous Verdun. La seule ambition de la lettre que vous avez entre les mains est de vous conduire à relire quelques pages de ce livre.

Un de mes amis l’a fait et il a écrit ce Pour Genevoix que je vous adresse ci-joint. Il a essayé d’y montrer la grandeur singulière du témoignage de Maurice Genevoix.

Comme tous les hommes qui ont fait cette guerre, mon père est resté marqué à vie par l’expérience des tranchées, de la souffrance et de la mort en masse. Toute sa vie, il a témoigné, tenté de transmettre l’intransmissible, de dire l’indicible. D’autres aussi, avec autant de sincérité, ont essayé. Mais lui, cela a été reconnu dès le début, s’est approché par on ne sait quelle grâce au plus près de la terrible et fascinante vérité de cette guerre hors norme.

Vous vous souvenez que, pour cette raison, c’est lui que ses camarades ont porté à la présidence du Mémorial de Verdun qu’il a inauguré en 1967 ; que c’est à lui que le général de Gaulle a confié la mission de parler au nom des Anciens Combattants lors de la cérémonie du cinquantenaire de l’offensive de la Victoire, le 18 juillet 1968, à la Butte de Chalmont.

Ne vous méprenez pas, avec la poussière de ce que fut mon père et que l’on transférera peut-être du cimetière de Passy dans le temple glacé de la République, ce n’est pas l’âme de Maurice Genevoix qui entrera au Panthéon. Son âme, je l’ai sous les yeux en vous écrivant, elle est sur la Loire et dans ces chants d’oiseaux qu’il savait tous nommer, elle est aussi devant vous, sur ces Côtes de Meuse où il a été blessé et où il a vu tant de ses camarades mourir silencieusement. Elles aussi, ces côtes de Meuse, il les a aimées et reconnues comme une deuxième patrie. Je crois que de votre terre personne n’a mieux parlé que lui.

Avec mon père, ce qui entrerait au Panthéon, c’est ce livre qu’il a écrit, Ceux de 14. Dans ce livre, plus que dans tous les autres, les Anciens Combattants avaient retrouvé ce qui fut leur vie au front, dans toute sa vérité et sans rien d’autre que la vérité, sinon un indéfinissable sentiment de tendresse , et ce lien de camaraderie, de commune pitié, si fort, si intense, qui lia entre eux des millions de combattants français. Il est aussi dans ce livre, il en est le centre.

C’est l’œuvre de vérité que nous déposerons peut-être au Panthéon, si vous voulez bien réviser votre premier sentiment, comme un témoignage exact de ce que fut la France et de ce qu’ont été les hommes de cette époque, et qui reste une part de nous-mêmes. Nous y déposerons en même temps ce qu’est aussi Ceux de 14 : une œuvre d’amour. Amour de son semblable, amour du monde jusque dans l’angoisse et la souffrance.

Si nous faisons cela, nous Français, si nous parvenons à nous réunir autour de ce livre, dont vous savez combien il a de lecteurs passionnés, toujours renouvelés, toujours fascinés par une parole d’une simplicité, d’une force inouïes, nous irons à la rencontre de la mémoire des combattants. Nous leur dirons enfin ce qu’ils ont désespéré d’entendre : non pas notre reconnaissance –la présence de l’inconnu sous l’Arc de Triomphe en atteste- mais notre compréhension. Qu’un siècle après, notre génération dise à la génération disparue que nous avons compris et que nous les aimons, voilà ce que nous pouvons faire en nous rassemblant autour de la parole d’un des leurs : la plus claire, la plus émouvante qui ait été dite sur la Grande Guerre.

Voulez-vous bien en relire ce soir quelques pages, celles des Eparges par exemple, vous vous souvenez, ce moment où mon père a perdu presque tous les hommes de sa section, tués ou blessés par un énorme obus, qui l’a épargné, lui, et laissé vivant parmi les agonisants. Leurs cris, leurs paroles de tourment et délire dans la nuit pluvieuse de février, et leurs derniers gémissements à l’aube sont dans le livre de mon père. Chaque fois que j’ouvre ces pages, je les entends et j’en ai le cœur serré.

Ne croyez-vous pas que si les Français peuvent se rassembler le 11 novembre 2014 autour de cette voix, et, faisant silence un instant sur toutes leurs querelles, l’écoutent, nous n’aurons certes pas fait ce que nos ancêtres ont pu faire il y a un siècle, mais nous aurons montré suffisamment de cœur pour continuer de nous dire du même pays et de la même langue.

J’espère votre réponse avec confiance et vous prie de croire, Monsieur le Maire, à l’assurance de ma haute considération.

Sylvie Genevoix
Présidente de l’Association
« Je me souviens de Ceux de 14 »

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3 réflexions sur “Sylvie Genevoix répond à la Lettre ouverte du Maire de Verdun

  1. Quelle lettre magnifique et qui devrait convaincre le maire de Verdun à revoir sa position ! Le livre de Maurice Genevoix est un extraordinaire témoignage sur l’enfer des tranchées, sur le courage des hommes, d’autant plus poignant et authentique qu’il fut écrit par un combattant. Mais ce combattant, futur académicien, possédait un don hors du commun pour l’écriture. Il mit son talent au service de la Mémoire, puisque la vie lui avait été laissée…
    A nous aujourd’hui de nous en souvenir !

  2. Madame
    Que d’émotion dans vos propos.
    Madame
    le maire de Fleury que je suis n’a pas le plaisir de vous connaitre.J’ai rencontré votre père en 1976 à l’Ossuaire pour les cérémonies du 60iem anniversaire de la bataille de Verdun.J’en garde un souvenir qui encore aujourd’hui me fait dire et penser:Quelle belle âme.Il était du même age que mon grand père qui a combattu dans l’artillerie en autre a la tranchée de Calonne.L’un de mes grands oncles était du même régiment(106ri) et avait débarqué avec votre père à la gare de Charny.C’est dire aussi l’admiration que je porte à ces hommes qui vécurent l’incommunicable.Votre père a réussi cela.Sans parler bien sur du Mémorial ou j’ai vécu la mise en place(très jeune à ce moment)Croyer Madame a tout mon soutien pour le projet de translation des cendres de votre père.C’est le moins que la nation puisse faire pour honorer celui qui les a tant aimés et défendus.
    A plaisir Madame de vous rencontrer sur les terres de Fleury devant Douaumont
    Je pourrais ainsi vous exprimer de vives voix l’action que je mène pour la sauvegarde et la mémoire du village détruit
    bien à vous Madame

  3. Entre deux rendez-vous professionnels, je me suis arrêté hier vers 13 heures 30 aux Eparges, du cimetière où repose Porchon, jusqu’au point X. Le contraste entre la beauté sereine de ces paysages sous un clair soleil de printemps et les évènements qui s’y sont déroulés voici 97 ans, m’ont profondément ému et retourné. Ce matin, à Nancy, j’ai acheté « Ceux de 14 » et « La mort de près ». Les témoignages de Maurice Genevoix sont d’une simplicité magnifique et bouleversante…

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