Textes

Pour Genevoix, de Michel Bernard – conférence de Pierre Bonnaire

 

Le 4 novembre 2011 est paru « Pour Maurice Genevoix » de Michel Bernard (*), à La Table Ronde. Nommé récemment Sous-préfet à Reims, il est aussi écrivain d’une dizaine de livres dont trois furent primés. Né à Bar-le-Duc où il retourne régulièrement, toujours avec la même passion pour son département la Meuse, et pour l’intérêt qu’il porte à la grande aventure humaine de la Première Guerre mondiale.

Dans son récit, Michel Bernard se glisse dans l’œuvre de Maurice Genevoix, comme Genevoix se coule dans la Loire vagabonde et dorée qui passe à Châteauneuf-sur-Loire et qui se courbe sous les fenêtres des Vernelles, quelques kilomètres plus loin : « …Ecrivain des bêtes, des bois et de la Loire, il était entré chez les Français et de leur vies exprimait la meilleure part. »

Après avoir lu et relu, bouleversé, la Pantologie de « Ceux de 14 (Sous Verdun) », écrit entre 1916 et 1921, comme furent bouleversés les paysages du Barrois, « exténués par les voilures de la Guerre », l’auteur nous entraîne à le lire intensément, car au fil des pages se trouvent en prime la beauté accrue des mots justes et des phrases instillées.

Michel Bernard a parcouru, dix fois, cent fois la campagne et les forêts meusiennes où il s’est si souvent recueilli. Il ne peut pas oublier les lieux qui ont meurtri dans sa chair « l’écrivain surdoué » « le chantre de la nature découverte aux moments du feu et du sang » coulant aux Eparges, à Rembercourt et à Vaux Marie. Il revisite les Côtes de Meuse, « ce cimetière d’écrivains talentueux. »

La Tranchée de Calonne où Ernst Jünger est blessé, au même moment, au même endroit quelques heures avant Genevoix. Les Eparges, Sommedieu et bien d’autres lieux de terre et de sang où son amitié pour le sous-lieutenant Robert Porchon est restée à jamais enfouie. « Lui, pareillement exposé en a vu mourir sous ses yeux, une centaine ».C’est là que Michel Bernard nous renvoie au narrateur incomparable de la Grande guerre. Les armées « se cherchaient dans la pénombre des sous-bois, comme deux aveugles. Cette double traque dans la forêt, chaque soldat étant chasseur et gibier, oppressait un peu plus le cœur des hommes ».

Michel Bernard ose ce rapprochement réussi avec Maurice Genevoix, son maître de l’écriture et des mots et nous aide à comprendre aussi le romancier de la Loire, des terres lointaines et de son village retrouvé. Quel bonheur de redécouvrir « l’excellent élève, doué en toutes disciplines, y compris le sport. Surtout le sport. Etrange garçon, aussi brillant que sauvage, appliqué et frondeur, rêveur et casse-cou, bagarreur et d’une sensibilité de fille ». Le jeune adolescent au Lycée Pothier est passionné de la vie d’autrefois : « où chacun à sa place disposait des moyens d’augmenter le monde et d’en jouir ». L’étudiant à l’Ecole normale supérieur se distingue une fois encore par sa belle intelligence. Il quittera Paris pour l’enseignement et bientôt pour le front. Il devient le narrateur de la guerre commandité par Paul Dupuy, secrétaire général de l’Ecole, pour informer comme un grand reporter, en direct, au fil des semaines, la vie sur le front : « les souvenirs retenus dans l’écriture ».

Il aura fallu plusieurs mois et plusieurs appels du pied pour que Maurice Genevoix écrive à marche forcée « Ceux de 14 » qui sera ignoré du Goncourt malgré son succès qui va au delà de la France et de l’Allemagne. Michel Bernard intervient pour nous rappeler comment Jean Norton Cru, un américain qui se retrouve dans la lecture de la Pantologie nous interpelle : « L’avenir se demandera par quelle aberration la génération qui a vu la guerre de 1914 n’a pu se distinguer en son sein le plus grand peintre de cette guerre ».

Nous apprendrons les rapports que Genevoix nouera avec les écrivains qui lui donneront le Goncourt (1925), ou celui qui votera sans avoir lu Raboliot. Son ancien professeur du lycée Pothier, Emile Chenin s’exclame : « Vous avez écrit un livre en tout point admirable ». Devenu Emile Moselly à Nancy il lui avoue avoir gardé « le souvenir de l’enfant intelligent et vif » comme Genevoix garde de lui son enseignement de Flaubert, de Maupassant. Peut-être aussi Courteline qu’il considère comme un virtuose du style qui possède une éblouissante maîtrise du français. Tout ceci Michel Bernard nous le fait partager dans un style enlevé pour mieux vivre l’aventure littéraire et humaine de Genevoix, dont il apprécie la saveur des dialogues dans « Ceux de 14 » , la vitalité et la joie de vivre qui le caractérise si bien aussi jusqu’aux détours de son œuvre.

Puis c’est le retour en Loire. Il nous introduit dans l’intimité de la vie du Maître : le mariage, la naissance de Sylvie la vie entre les Vernelles et Paris depuis son élection à l’Académie française (1946) dont il devient le secrétaire perpétuel (1958-1974). Respecté, recherché, toujours d’une grande simplicité, il aime par-dessus tout parler de la France, de la langue française, il est aussi admiré par les plus grands de l’époque, par sa culture, sa finesse en tout point. Né la même année que le Général de Gaulle, les deux hommes échangeront quelques secrets de leur amour pour l’écriture, et en contrepoint leur connaissance si particulière de la guerre.

« Le public écoutait sa langue simple et claire comme une chanson ancienne, il voyait son visage malicieux se plisser dans un sourire et, tout à coup, fusait le rire bref et jeune du normalien facétieux. »

Pierre Bonnaire le 01 XII 2011

PS : (*) 1. Michel Bernard était présent à l’inauguration du carrefour Maurice Genevoix, en forêt domaniale d’Orléans, par Michel Camux préfet de la Région Centre, en présence de Sylvie Genevoix, fille de l’écrivain le 16 avril 2011.
2. Il avait aussi apporté une belle contribution à la réunion de fin de soirée organisée par la Société des Amis de la forêt d’Orléans, aux cotés de Jacques Henri Bauchy, Anne-Marie Royer-Pantin, Sylvie Genevoix et Bernard Maris. Qu’ils en soient remerciés.
3. Enfin je renvoie au texte « le prix Goncourt 1925 Maurice Genevoix « Jean Zay paru dans le grenier N°11 janvier 1926 qui donne une peinture saisissante du lauréat du Prix Goncourt. Cette récompense lui permettra d’acheter et de rénover les Vernelles.

Du même auteur

Mes Tours de France., préface de Louis Nucera, L’Age d’Homme, 1999
Comme un enfant. Le Temps qu’il fait/ Lettres du Cabardès, 2003
Le ciel entre les feuilles. Ed. Noires Terres. 2003
La Meuse sentimentale. Ed. Noires Terres. 2004
La Tranchée de Calonne. Prix Erckmann-Chatrian, La Table Ronde, 2007
Carnet de route, de Robert Porchon, préface, La Table Ronde, 2008
La Maison du docteur Laheurte, Prix Maurice Genevoix, La Table Ronde, 2009
Le Corps de la France, Prix littéraire de l’armée de terre Erwan Bergot, La Table Ronde, 2010

Courrier: P. Bonnaire 13 rue de l’Abbé Bibault 45650 St Jean le Blanc Tél.: 0 2.38.56.26.28 Mél. bonnaire.p@wanadoo.fr

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