Etudes et contributions

Mourir ou ne pas mourir : les épreuves traumatiques de guerre de Maurice Genevoix, 1914-1915. Article d’Alexandre Lafon, historien, chercheur au CRID 14-18


Il est de ces rencontres qui peuvent changer votre perception d’un événement passé. J’ai rencontré Ceux de 14, voilà plusieurs années, et fut profondément marqué par le récit des quelques mois de guerre de Maurice Genevoix passés essentiellement dans les bois des Hauts-de-Meuse. Mieux que Les Croix de Bois de Dorgelès et Le Feu de Barbusse, le génie littéraire de Genevoix m’a convaincu que la Grande Guerre a été une expérience à la fois simple et dramatique pour les combattants de l’infanterie1.

Génie littéraire parce qu’il a su incarner des combattants aux identités si différentes mais pourtant si semblables face à une situation hors norme (au sens physique et social du terme), comme, Louis Barthas a su décrire les colères et les aberrations vécues par ces mêmes combattants2. Jean Norton Cru dans son œuvre Témoins, insistait en évoquant ce témoignage autant sa valeur testimonial que sur sa qualité littéraire : « Genevoix a le génie du récit de guerre »3 parce qu’il réussit à ne pas artificialiser son expérience et celle de ceux qu’il croise durant son odyssée guerrière.

La mort de près, texte court, témoignage publié initialement en 1972, écrit bien plus tardivement que Ceux de 14, alors que Maurice Genevoix est secrétaire perpétuel de l’Académie Française, réveille cette rencontre initiale et mérite une lecture attentive, en écho à la première oeuvre testimoniale du sous-lieutenant Genevoix.

Une expérience de guerre.
Ce texte se présente comme une « narration, un récit scrupuleux » de son expérience de la mort au front, entre août 1914 et avril 1915, huit mois qui furent selon Genevoix un « long séjour, plus de la moitié de la guerre, si l’on prend comme référence le chiffre proportionnel des morts ». L’auteur s’emploie ici, après « une longue existence », à livrer « ce qui compte » : « (…) retrouver, au long de mes vieux cheminements, tous ces garçons serrés autour de ma jeunesse et qu’une mort injuste a frappés ». Ainsi, Genevoix décrit trois rencontres avec la blessure : la première, en septembre 1914, « fausse » blessure puisque la balle qui aurait dû être mortelle est arrêtée par le cuir de son équipement, la seconde, violente, début 1915 aux Eparges et qui le laisse encore sain et sauf, et enfin la dernière en avril de la même année qu’il reçoit dans sa chair. A travers le récit minute par minute de ces trois expériences, c’est aussi une réflexion sur l’être confronté à sa propre mort et à celle de ceux qui ont partagé votre expérience, à laquelle nous invite Genevoix.

Cette idée centrale hante son témoignage combattant, comme cela transparaît dans les dernières lignes de Ceux de 14 4. Il écrit alors à propos de ses camarades : « Vous n’êtes guère plus d’une centaine, et votre foule m’apparaît effrayante, trop lourde, trop serrée pour moi seul. (…) Il ne me reste plus que moi, et l’image de vous que vous m’avez donnée. » Ainsi, dans ces trois rencontres avec la blessure et la mort, les camarades, les hommes qui entouraient Genevoix ne sont jamais très loin. L’expérience de la mort paraît alors à la fois individuelle et collective : solitude de celui qui se replie sur la douleur du corps transpercé et qui déjà ne fait plus partie du groupe, solitude de celui qui appelle à l’aide entre les deux réseaux de tranchées, qu’il soit allemand ou français, solitude de celui qui a perdu son identité en guerre.

Mais blessure aussi partagée par l’obus de 210 qui disloque le groupe de combattants qui pensait se protéger en se resserrant, blessure partagée par la sollicitude des hommes qui s’inquiètent, qui aident le camarade, l’officier touché. Effectivement blessé en avril 1915 près de la Tranchée de Calonne, au Sud-ouest de Verdun, de trois balles dont deux au bras droit qui le laisseront le reste de sa vie invalide, évacué du champ de bataille par des moyens de fortune, Genevoix sait qu’il ne reprendra pas sa place parmi ses hommes, ses camarades, ses amis. Il décrit ici avec minutie son évacuation, d’abord à bras d’hommes, puis par auto jusqu’à l’arrière lors d’un trajet éprouvant, dantesque, où le temps se dilue dans la douleur des soubresauts du véhicule. Ce passage renvoie au texte J’ai saigné d’un autre écrivain-combattant, Blaise Cendrars, dans lequel l’auteur évoque en des termes quasi identiques ce voyage infernal jusqu’à l’hôpital militaire5.
« L’homme n’est pas fait pour vivre seul », « l’homme est solidaire », écrit Maurice Genevoix dans l’épilogue de La mort de près, évoquant le souvenir de ceux qui sont tombés à ses côtés, s’excusant et avec plus de conviction encore que le temps a passé, d’être lui toujours vivant. La mort est l’héroïne douloureuse et constante de la guerre et de la vie de Genevoix. Lui ayant échappé, il se place dans la peau du témoin au sens plein du terme : celui qui, ayant survécu, peut dire ce qui a été pour ceux qui ne sont plus. La mort de près vient donc compléter le monument du souvenir élevé par Genevoix tout au long de son existence6. Revenir sur lechamp de bataille de ses 23 ans, c’est se retremper dans ce qui fonde le sens de son existence prolongé, retrouver les morts qu’il avait laissé sur le champ de bataille et dont il se sentait redevable.

Un livre pour l’histoire
Peut-on, en historien, donner à ce texte une valeur documentaire ? L’intérêt de ce texte rejoint celui de Ceux de 14 sur plusieurs points. Maurice Genevoix se pose d’emblée comme un « écrivain témoin » « refusant les facilités » littéraires. Sur la guerre elle-même, la sensibilité de Genevoix, son attention à dépeindre les comportements, les attitudes devant des faits bruts, apportent à notre compréhension de la psychologie des combattants et les rapports qu’ils peuvent développer entre eux : les réactions au combat, devant la mort, l’adaptation ou non face à telle ou telle situation, comme face à la blessure ou à la possibilité de la blessure.

Derrière son expérience personnelle qui l’éloigne finalement de la communauté combattante, Maurice Genevoix revient plus généralement sur la guerre et ce en quoi elle jette une lumière crue sur la condition humaine, de « tous les hommes » (p. 18), les bons comme les plus mauvais. Pour lui, le baptême du feu a construit une communauté dans laquelle il s’est incorporé, communauté fondée sur une « initiation jamais achevée ». Initiation tragique où très rapidement l’anonymat de la mort de masse le dispute, pour l’officier chargé du décompte des vivants et des morts, à l’incarnation douloureuse et ressentie de chaque disparu qui a été un compagnon, un père de famille, un homme enfin, intimement dévoilé à travers le partage intense du quotidien ou à travers les quelques photographies qu’il laisse. Tout au long de son texte, Maurice Genevoix convoque le souvenir de ses sens et appelle une lecture anthropologique de la guerre par l’évocation des pulsations du corps, des odeurs de sous-bois, du « vol bourdonnant » des éclats d’obus, « frelons de guerre en quête d’hommes à tuer », du « miaulement de la balle qui ricochait », du « choc des balles qui entrent dans les corps », du « silence » enfin, après la bataille. Et toujours s’en tenir à « rapporter les faits », datés, localisés. Il souligne également le faux rythme de la guerre, fait de longues plages d’attente et de cours mais très denses moments de combats. Il raconte aussi les camaraderies du front, de l’intense amitié qui le liait à Robert Porchon, à la camaraderie entre officiers. Les hommes de troupe, eux, mis à distance de l’officier normalien, deviennent pourtant par la sensibilité de Genevoix des « camarades » dans le destin de la guerre. Sur la question de la mémoire, Maurice Genevoix dit vouloir s’appliquer dans ce récit à évoquer lesfaits, avec la sérénité qu’apporte le temps passé : l’hypermnésie des souvenirs étonne ici et permettent de compléter heureusement son premier témoignage publié entre 1916 et 1923.

La mort de près montre également combien l’empreinte de la guerre pèse sur les hommes qui, ce fut le cas pour Genevoix, n’en sont jamais vraiment sortis. De plus, la forme du journal de guerre utilisée dans Ceux de 14 ou celle du livre de souvenirs dans La mort de près, toutes deux inscrites dans des approches littéraires, loin de s’opposer à la fabrique de l’histoire, permettent au contraire de fournir aux historiens, des indices fiables de ou des expériences de guerre, tout en sondant les mécanismes du processus mémoriel7. L’oeuvre de guerre de Maurice Genevoix, pour cela, doit se lire comme un témoignage d’exception aujourd’hui toujours analysé et critiqué.

Une pierre de plus au « monument » 14-18 de Maurice Genevoix
Au-delà de ces considérations, il n’en reste pas moins que ce témoignage très postérieur à la guerre se lit de bout en bout comme un roman, tellement l’auteur maîtrise l’art de conter. Il sait nous convaincre que ce qu’il a vécu a été : l’environnement, la force des odeurs, des sons, les relations humaines. Ces belles pages montrent combien cette guerre fut fondatrice pour lui qui en devint un des grands témoins.

Cette dimension aussi semble intéressante à interroger : qu’est-ce qui fait la force de l’oeuvre ? Par quel mécanisme ce témoignage, dont La mort de près n’est qu’un élément, devient référence et imprime dans les représentations collectives le paradigme de l’expérience de guerre 14-18 ? Par quel processus un tel témoignage façonne encore nos représentations collectives ? Car toutes les expériences de guerre de ceux qui en réchappèrent ou qui en sont morts, sont fondatrices, qu’elles soient celles de Louis Barthas, de Robert Hertz, d’Henri Despeyrières ou d’un simple combattant comme Jérôme Castan8.

Maurice Genevoix est un intellectuel comme Pézard ou Bloch ; son expérience singulière d’officier subalterne de l’infanterie, empreint d’une grande sensibilité doit en ce sens être comparée à d’autres. Mais la force de ses récits comme La mort de près tient dans une écriture non fictionnelle mais travaillée9 qui lie les expériences de ceux qui l’entourent, sans extravagance littéraire et dans laquelle tout lecteur militant ou non peut puiser ces propres valeurs10. Maurice Genevoix est à la fois investit de son rôle de chef, patriote, humaniste, subversif, antimilitariste parfois. En cela, son oeuvre est devenue un lieu de mémoire de la Grande Guerre qui en oriente encore aujourd’hui notre approche, sans en épuiser le sens.

Jean Norton Cru termine sa critique de la pentalogie des Eparges par cette phrase : « Le temps crée des réputations : l’homme qui a fait oeuvre utile, qui a servi la vérité, qui a témoigné pour sa génération avec désintéressement et avec talent, cet homme, l’avenir en a besoin et il le trouvera et il s’abîmera dans la lecture de son oeuvre11. » Lire La mort de près aujourd’hui, revient à prolonger ce contact avec les textes de Genevoix et confirme le « génie » de l’écrivain combattant qui ne voulut se présenter, avec humilité, que comme un « homme en guerre ». « On vous a tué, et c’est le plus grand des crimes », écrivait-il. Sans colère, c’est bien le leurre de la soumission librement consentie12 que Maurice Genevoix dénonce et le gâchis de la mort de masse. Pour cette vision réaliste de la guerre, et cette capacité à toucher l’universel dans l’expérience de la Grande Guerre, « ceux de 14 » peuvent définitivement laisser entrer Maurice Genevoix au Panthéon des « grands témoins » de l’expérience combattante de la Grande Guerre13.
Alexandre Lafon, docteur en histoire, CRID1418

A propos de La Mort de près de Maurice GENEVOIX, Paris, La petite Vermillon, 2011, 141 p.
1 Pour une approche récente de l’auteur et de son oeuvre : BERNARD Michel, Pour Genevoix, Paris, La Table
Ronde, 2011.
2 BARTHAS Louis, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918, Paris, Maspéro/La
Découverte, 1978-2003.
3 CRU Jean Norton, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de1915 à 1929, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993 – 2006, [1ère éd. Paris, Les étincelles, 1929], p. 144.
4 Et dans bien d’autres textes, notamment publiés et présentés par Gérard Canini dans Une jeunesse éclatée.
Hommage à Maurice Genevoix, Nancy, Éditions du Mémorial – Berger-Levrault, 1981.
5 CENDRARS Blaise, J’ai saigné, Genève, Éditions Zoé, 2004, [1ère éd., La vie dangereuse, Paris, Grasset,
1938].
6 Hommage à Maurice Genevoix, op. cit., p. 12.
7 Sur le rapport fiction/histoire : JOUHAUD Christian, RIBARD Dinah, SCHAPIRA Nicolas, Histoire,Littérature, Témoignage, Paris, Gallimard-Folio, 2009 et « L’histoire saisie par la fiction », Le Débat, n°165,mai-août 2011.
8 BARTHAS Louis, Les carnets de guerre de Louis Barthas, op. cit. ; Un ethnologue dans les tranchées(août1914 – avril 1915). Lettres de Robert Hertz à sa femme Alice, Paris, CNRS Éditions, 2002 ; ‘C’est si triste
de mourir à 20 ans’. Lettres du soldat Henri Despeyrières 1914-1915, Toulouse, Privat,2007 ; CASTAN
Jérôme, « Carnets de guerre 1914-1918 », présentés par Alexandre Lafon, dans Revue de l’Agenais, janvier-mars
2008.
9 Sur le rapport entre fiction, littérature et histoire : JOUHAUD Christian, RIBARD Dinah, SCHAPIRA Nicolas,
Histoire, Littérature, Témoignage, Paris, Gallimard/Folio, 2009 ; « L’histoire saisie par la fiction », numéro
165 de la revue Le Débat, mai-août 2011.
10 Sur cette question de la Grande Guerre comme réservoir de sens et d’images : OFFENSTADT Nicolas, La
Grande Guerre aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2010.
11 CRU Jean Norton, Témoins, op. cit., p. 154.
12 JOULE Robert-Vincent, BEAUVOIS Jean-Léon, La soumission librement consentie, Paris, PUF, 1998.
13 La panthéonisation de Maurice Genevoix le 11 novembre 2014 s’inscrit dans les propositions liées aux
commémorations du Centenaire de la Grande Guerre. Commémorer la Grande Guerre (2014-2020) : propositions pour un centenaire international. Rapport au Président de la République, par Joseph Zimet, Paris,DMPA, septembre 2011, p. 72.

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