Etudes et contributions

Ceux de 14 : leurs visages. Communication de Michel Bernard

Communication de Michel Bernard

Dans la foule des récits relatifs à la Grande Guerre, Ceux de 14 de Maurice Genevoix occupe une place à part. Témoignage saisissant sur la brutalité inouïe du premier conflit mondial, c’est aussi, par sa beauté et sa profondeur, une des œuvres les plus importantes de la littérature française du XXème siècle. Ce texte qui est fait de mots simples, qui ne comporte pas une abstraction et aucun jugement, qui est un exposé chronologique des faits, paroles et gestes de quelques hommes, dont beaucoup vont mourir, exerce une fascination totale et définitive sur son lecteur. L’énigme de la Grande Guerre a trouvé là comme un reflet tremblant de vérité.

Est-ce que finalement le sous-lieutenant Genevoix, convalescent dans la maison de son père, au bord de la Loire, en rejetant la tentation du roman auquel devaient le conduire sa formation, son talent, son ambition littéraire, la demande des lecteurs et des éditeurs, et l’exemple des autres, est-ce que cet invalide de guerre en s’obligeant à l’humble parti du témoignage, n’a pas pris le chemin qui conduit au chef d’œuvre ? Chef d’œuvre de l’écrivain qui d’emblée réussit ceci, chose rare : soustraire les voix et les visages de quelques hommes au néant.

La célébrité de Maurice Genevoix s’est éloignée, cette célébrité qui était celle d’un écrivain aux forts tirages, prix Goncourt, secrétaire perpétuel de l’Académie française, que la télévision invitait souvent du temps où elle s’intéressait aux écrivains. Sa notoriété reste grande à cause de Ceux de 14 que tous les gens qui ont lu quelques récits de combattants tiennent pour le meilleur dans une unanimité assez rare. Pour le reste de l’œuvre, un peu d’attention convainc que l’oubli actuel n’est que le purgatoire avant la reconnaissance d’un des plus grands écrivains du XXème siècle.

Maurice Genevoix est un des écrivains les plus mystérieux du siècle passé, qui fut celui des écrivains. Nous ne savons pas grand chose de lui et rien, le concernant, de ce qui est la plaie de la littérature contemporaine : dire, si possible clamer son opinion sur le monde, et passer à côté. Croyait-il en Dieu, vota-t-il pour le cartel des gauches, à partir de quand crût-il à de Gaulle, était-il « Algérie française », eut-il des curiosités pour les émeutes étudiantes de 1968 ?  Nous n’en savons rien. Il se coula dans la notabilité littéraire et s’y dissimula. L’assentiment aux rites et usages de la profession littéraire fut le moyen de protéger sa liberté intime, la pensée dont le seul maître est la mort. Il avait choisi ses obligations. Son acceptation sans phrases de la gloire officielle le protégea mieux, tout compte fait, que la discipline du dédain ne préserva Julien Gracq. Sous la glace des formes officielles, Genevoix, d’une prose limpide va au monde et l’embrasse. Il a dit ce qui existe pour les hommes, et ce qu’ils entrevoient, effrayés et curieux comme des enfants, qui n’existe pas.

Tout vint d’emblée, pendant l’hiver 1915-1916. Maurice Genevoix avait quitté l’hôpital où la chirurgie avait tant bien que mal rafistolé son bras gauche, bien content de l’avoir conservé, même s’il n’en ferait plus grand chose. Qu’allait-il faire ? Ecrire. Il faut bien le dire, cette guerre où beaucoup d’écrivains laissèrent leur peau fut une aubaine pour les survivants. Elie Faure, pour mettre Barbusse devant une idée vraie, suggérait de poser à l’écrivain pacifiste cette question : préfèrerais-tu que la guerre n’ait pas eu lieu et ne pas avoir écrit Le Feu qui a fait ta fortune ? Les écrivains qui disent leur opinion s’exposent à cette question. Mais on ne la leur pose jamais. Les écrivains combattants le tenaient le grand sujet et les réserves d’émotion, de peur et de dégoût qui seraient l’encre inépuisable et bien noire où tremper la plume. Et ils le firent tous. Il n’y a pas d’exemple d’un écrivain qui l’ai faite et ne l’ait pas écrite. Sauf ceux qu’elle a tués.

Premier conflit mondial, la Grande Guerre peut soutenir tous les qualificatifs : guerre industrielle, de l’artillerie, de la mécanique, du fantassin, des paysans, des employés, des petits gradés, sous-officiers et officiers, des tranchées, de la boue, des rats… L’un de ses caractères les plus singuliers et les plus cruellement vrais, c’est qu’elle fut aussi la guerre des artistes et des intellectuels. C’est une des transgressions inaugurées par cette guerre que d’avoir méthodiquement confondu deux des grands ordres de la société : celui du guerrier, et celui de l’artiste et du prêtre. La faute à la conscription, certainement…pas seulement. Le nombre des engagés volontaires chez les artistes et intellectuels est considérable dans les deux camps. Même après la dissipation de la grande illusion de l’été 14, celle d’une campagne courte et décisive, où la victoire viendrait au bout de l’élan, avant les mauvais jours. Les exemples sont nombreux, certains illustres : Ravel et Roussel, engagés dans le Train, qui conduisaient des camions sur la Voie Sacrée pendant la bataille de Verdun, Alain, engagé dans l’artillerie lourde à 47 ans, Werth dans l’infanterie, et puis ceux qui n’étaient pas français, Blaise Cendrars dans la Légion étrangère, Apollinaire dans l’artillerie…

Cette guerre n’interrompt pas mais prolonge l’activité intellectuelle des pays belligérants. Elle agit comme un fouet cruel et stimulant sur l’acte de penser et de créer. On croyait même, cette idée était répandue, qu’il en sortirait une intelligence nouvelle et un art nouveau. On n’avait pas tort, mais ce ne fut pas ce qu’on avait imaginé. C’est cette intuition et cet espoir, portés par la folle chimère de « la guerre à la guerre », qui conduisirent beaucoup de mobilisés, au moment du départ, à glisser dans leur sac un cahier d’écolier où il transcrirait leur témoignage du grand événement. Pour Genevoix, ce fut plusieurs carnets recouverts de moleskine noire, de « petits carnets de coiffeur ».

Il ne fait aucun doute que, comme tous les intellectuels mobilisés, le normalien Genevoix avait songé dès la déclaration de guerre à l’ouvrage qu’il en tirerait. Pour ces jeunes hommes formés par les livres et préparés à en écrire, qui avaient couché sur le papier, dans leur turne, entre deux dissertations, des bouts rimés et des ébauches de romans, la question du sujet fut tranchée d’un coup. Ils étaient  nombreux à le partager ; la mort ferait une sélection dans les rangs, après ce serait comme à l’école, affaire de talent et de travail. C’est ce que Maurice Genevoix croyait comme les autres. La réalité se révéla tout autre, sauf pour la sélection. Elle fut terrible.

Ecrire, pour ceux de l’infanterie, l’énorme masse de l’Armée, il n’en fut très vite plus question. Au début, dans les wagons des soldats et les voitures de première des officiers qui roulaient vers le front, on a ouvert et noirci les premières pages des carnets et cahiers sur les genoux ou les tablettes chevrotantes du chemin de fer. Et puis après, devant le feu des bivouacs, en lisière des bois ou sur quelque hauteur sûre, on pouvait encore faire aller le crayon sur le papier et noter les péripéties des premiers combats, les sentiments qui étaient venus de la peur, de la vraie peur, de la peur de la mort, de la blessure et de la mort des autres. Pour la première fois, dire que ce que l’on avait vu et ressenti ne ressemblait pas à ce que l’on croyait et qu’on avait lu dans les livres. Les tranchées creusées, les hommes qui les occupèrent n’écrivirent plus, sauf des lettres aux amis et à la famille.

Maurice Genevoix a cessé de tenir son journal de guerre à l’arrivée aux Eparges, sous les premières pluies de l’automne, deux mois après avoir quitté les bords de la Loire. Ensuite, jusqu’à la blessure sur la tranchée de Calonne le 25 avril 1915, ce ne furent plus que des notations éparses, des dates, des noms de lieu. Le carnet de route de Robert Porchon, l’ami qui commandait une autre section dans la même compagnie, s’interrompt aussi au début d’octobre, et, lui, ne sera pas repris. Madame Porchon y mettra le point final en notant la date de la mort de son fils sous les dernières lignes.

On devine ce qui a motivé l’abandon du journal : la fatigue, l’ennui, la routine de la guerre installée, et puis la présence de la mort, aussi évidente que les arbres, proche horizon de la vie et le plus prévisible. A quoi bon tenir à jour ce qui finira trempé de sang, couvert de boue, versé au fossé avec les pauvres dépouilles du mort ? Tous, ils ont vu cela, en Artois, en Champagne, en Lorraine et en Alsace, partout où les armées ont passé. L’avenir n’était plus le livre à faire, mais le cadavre vu, ce corps que l’on avait connu debout, avec une âme vivante dedans dont il ne restait rien. Le normalien Genevoix, comme les autres, cessa d’écrire. Il ne le décida pas, c’était venu tout seul. Ecrire avait perdu toute signification.

La guerre que l’on pensait faire entrer dans le carnet l’avait relégué au fond du sac, sous le linge de rechange. On en arrachait une page de temps en temps, pour écrire dans la hâte une lettre. Le crayon ne servait plus qu’à faire son courrier, et rédiger un message ou une instruction quand on était un officier. Et pourtant, le livre s’écrivait. Il s’écrivait tout le temps, et au moment des combats, moment le plus intense, si fort que tout ce qui était vu et entendu était conservé en mémoire et comme gravé dedans. Les soldats ne s’en sont pas aperçu au moment où cela se passait. C’est après, la guerre finie, que tout revenait, sans qu’ils cherchent, simplement en tournant leur pensée vers tel coin ou ils avaient séjourné, tel visage qu’ils avaient connu, en entendant le nom d’un de ces villages de l’Est ou le nom funèbre de certaines collines. Tout était là, présent, imprimé dans la mémoire.

Cette expérience, Genevoix la fit comme les autres. A l’hôpital, quand il lui fut revenu assez d’énergie pour réfléchir et songer, tout ce qu’il avait vécu à la guerre se présenta à lui. Toutes ces images, tous ces mots étaient ses souvenirs. Ils étaient récents, frais, aussi vifs que la douleur dans son bras meurtri. C’était normal. Il avait connu cela bien souvent, à chaque changement de classe et d’année scolaire, quand les visages des professeurs et des élèves se renouvelaient et que ceux de l’an passé lui paraissaient encore, par-dessus les grandes vacances, avec leur nom, leurs habitudes, leurs blagues et leurs savoirs, presque aussi vivants que les nouveaux. Et puis ils s’effaçaient. Dès l’automne, il ne les voyait plus en couleurs et, à la fin de l’hiver, il avait oublié le plus grand nombre.

L’hiver de 1915-1916 passé, l’été venu, Maurice Genevoix s’aperçut que rien ne s’était estompé, pas un mot, pas une image, l’immense paysage de la guerre qu’il avait faite était en lui. Il pouvait le contempler tout à loisir, dans son ensemble et dans ses parties, dans les recoins et jusqu’aux plus infimes détails. Il lui suffisait de suspendre la conversation, de poser la fourchette et le couteau, de cesser la lecture, lever la tête un instant, clore les yeux ou regarder le ciel dans la fenêtre, tout était présent de ce qui avait été : les routes, les villages, les champs, les bois, les collines, les conversations, les cris, les attaques, le vacarme, les explosions, les vivants et les morts. Les morts étaient vivants.

Ce fut une révélation. Il n ‘y avait qu’à ouvrir l’encrier, se pencher sur la page, poser la main et la plume dessus, choisir le premier mot, et tout venait.  Tout venait d’abondance, les souvenirs se précipitaient, se bousculaient pour se mettre en ligne. Genevoix n’écrivait pas assez vite pour la voix intérieure dont la dictée impérieuse faisait mal au poignet. La main gauche qui avait faillit être coupée avec le bras blessé et qui servait encore puisqu’elle tenait le papier sur la table n’avait pas plus de peine que la droite, douloureuse d’écrire. Pour l’esprit, tout était facile, écrire n’était qu’une mécanique de tendons et de muscles. Jamais l’écrivain ne suçait la plume en cherchant un mot, une tournure, la suite d’un paragraphe. Cela sortait tout écrit, en ordre, sans effort que celui de rester assis à la table et de faire courir la main. Les pages accumulées étaient en pile sur le côté de la table, et le soir, sous la lampe, jetait une ombre haute. Le livre prenait forme. Le livre était fait. Les trois cents pages de Sous Verdun furent écrites en quelques semaines. Une performance à la manière de Balzac ou Simenon.

Chez les romanciers, cette manière d’écrire, athlétique, aussi efficace qu’usante, est une méthode. Le moment venu, après une sorte d’oisive macération spirituelle, l’écrivain se place sous le contrôle de l’argument qu’il a imaginé. L’attente du bon moment est douloureuse, parce que l’on n’écrit pas, que le temps s’écoule et que l’on craint, anxiété tenace, de n’avoir ni la force, ni la ressource de faire naître l’histoire et d’aller au bout, de n’être jamais prêt à laisser venir puis recevoir la dictée de l’ombre. Et c’est pire de livre en livre. A la peur de ne pas y arriver s’ajoute l’angoisse d’être à jamais dépossédé du pouvoir que l’on eût un jour. L’angoisse de l’impuissance et de la déchéance. Cela marche tant que la quantité de rêve en soi a conservé fraîcheur et densité. Vivre et écrire tant que cela dure… Ce processus de la création littéraire, le romancier Genevoix le connut plus tard, d’une force et d’une fécondité exceptionnelles. Avec les cinq livres de Ceux de 14, il fit une expérience plus rare, hors du commun, qui repousse vers l’inconnu ce que l’on croyait savoir des limites de l’esprit humain.

Du jour de sa blessure jusqu’à la fin des soins, Genevoix connut cinq hôpitaux en sept mois. Revenu pour sa convalescence dans la maison de son père, à Châteauneuf-sur-Loire, il reprit son carnet noir et commença d’écrire. Dans le courant du mois de décembre, il vint à Paris qu’il avait quitté pour les grandes vacances de 1914. Il se rendit rue d’Ulm pour y rencontrer le secrétaire général de l’Ecole Normale, Paul Dupuy, avec lequel il n’avait cessé d’échanger des lettres depuis le début de la guerre, sur le front comme à l’hôpital. Dupuy entretenait une correspondance régulière avec les élèves de l’Ecole mobilisés. Il le faisait par solidarité, comme une manière pour lui qui ne pouvait combattre de participer à l’effort de guerre ; il le faisait surtout, pédagogue avisé et de haute tenue, pour recueillir de l’élite littéraire de la Nation les témoignages de première main qui feraient demain l’Histoire et d’où naîtrait l’œuvre future. Il constata rapidement que les longues lettres que lui adressait depuis les tranchées Genevoix passaient en force d’évocation celles de ses camarades. Quand Genevoix fut blessé, Dupuy alla lui rendre visite à l’hôpital de Dijon. Il lui demanda d’écrire ses souvenirs de guerre aussitôt, tant qu’ils étaient frais : « Vous n’aurez sans doute qu’à écrire sous la dictée intérieure ». Genevoix, tenu par les soins, la souffrance et l’angoisse sur sa vie à venir de jeune mutilé, ne se décidait pas. De lettre en lettre, Paul Dupuy se faisait plus pressant. A la fin du mois de mai, suppliant :« Je vous en prie, quelques lignes dès maintenant, de temps à autre quand se réveille un souvenir et que vous « voyez ». En juin, affectueux : « J’aurais un grand chagrin si tout ce qu’il y a d’art en toi demeure à l’état de puissance latente et ne se réalise pas dans la plus riche des matières ». En juillet, impérieux : « Hâte-toi d’en fixer tout ce qui peut en être fixé par des mots puisque tu tiens ce pouvoir d’évocation »(1).

Ce que nous savons, puisque l’évidence est sous nos yeux et que le temps a rendu son jugement, que Maurice Genevoix est le témoin le plus vrai, le plus essentiel de la Grande Guerre, Paul Dupuy l’avait deviné d’emblée, avant que le livre existât. Sans lui, les choses auraient pu prendre un cours différent, en tout cas plus laborieux. A leur rendez-vous de décembre 1915, Dupuy conduisit Genevoix chez Hachette, dans le Quartier Latin, pas loin de l’Ecole. Il suffisait de descendre le boulevard Saint-Michel. Un contrat l’attendait sur le bureau de l’éditeur. Rentré à Châteauneuf, dans le calme de la maison paternelle, Genevoix commença son récit. Moins d’un mois après, il avait rédigé les trois cents pages de Sous Verdun. En mai, le livre était en librairie.

C’est peut-être l’insistance aussi amicale que pressante de Paul Dupuy qui a déterminé la nature du livre : récit plutôt que roman. Dupuy était convaincu qu’il fallait aller vite, que le temps érodait les souvenirs et qu’avec chaque journée s’en allait un peu des couleurs et des détails de ce qui avait été vu et entendu par Genevoix à la guerre. Il fallait écrire vite et ne pas composer. Composer, c’était risquer d’arranger, perdre en vérité où l’on aurait gagné en art. Roman interdit. Il est permis de penser que pendant son séjour à l’hôpital, Genevoix hésita sur l’usage qu’il allait faire de son expérience. Allait-il y touver le matériau du roman que, comme tous les grands lecteurs, il aspirait un jour à écrire, un roman qui éblouirait par le style et la manière ? Ou bien n’en rien faire d’autre que la décrire et la raconter, simplement ? Il lui fallait en rabattre sur l’orgueil et l’ambition. C’était difficile pour le normalien ; naturel pour le sous-lieutenant des tranchées. Il avait vu des hommes pauvres mourir pour défendre un sol dont ils ne possédaient rien que la peine pour en tirer subsistance. Il avait vu des choses bouleversantes, des agonies. On ne pouvait pas faire un roman avec cela, gagner la considération du public et de l’argent avec la souffrance des autres, même si lui aussi avait payé sa parole d’un certain prix. Il devait témoigner.

Cette idée fut d’emblée en lui, et l’impatience maïeutique de Dupuy, en réalité, n’a fait qu’accélérer l’accomplissement d’un l’engagement personnel né dans le Pays meusien à la fin de l’été 14. Ce pacte avec la vérité, Genevoix l’avait contracté sans le savoir devant les premiers morts, au combat de la Vaux-Marie, sur le plateau qui se trouve au-dessus de Rembercourt-aux-Pots. L’exigence  de vérité qui donne sa forme et son élan aux écrits de guerre de Genevoix est moins liée au respect pour les morts, à la fidélité à leur souvenir, qu’à sa stupéfaction face à la mort d’hommes en pleine vigueur, à leur insupportable agonie et au chagrin qui est demeuré en lui. Il y a là un scandale auquel Genevoix ne s’habitue pas et dont la neuve impression chez le combattant conservera pendant toute la guerre et tout au long de sa vie la même force. Quelque chose chez Genevoix ne se résigne pas, refuse la mort qui cisaille la vie par le milieu. Ce sentiment commun est porté chez lui à une intensité extraordinaire. Comprendre ce qui conduit Genevoix à l’écriture de Ceux de 14 aide à s’approcher du noyau de mystère qui est au centre des grandes œuvres. L’écriture qui sauve et conserve les vies passées, et même leur fin, fournit une solution à la souffrance de Genevoix. L’écriture apaisa le hurlement du scandale dans la conscience du survivant en restituant à la vie ce qui fut. L’écriture nie la mort et l’écriture de la mort est la vie.

Moins de trente jours pour écrire Sous Verdun. La performance est appréciable, mais n’est pas si rare. Ce qui est hors du commun, c’est que le livre est parfaitement écrit, d’une langue pure, précise, au ton constamment juste, douée de tous les pouvoirs d’évocation. La brièveté du temps de sa rédaction suggère que le livre est d’une seule coulée, sans composition, ni repentir, donné d’emblée, comme « sous la dictée » ainsi que l’avait deviné Dupuy. Mais quelle voix s’exprimait !

On devine bien pourquoi la singularité du chef d’œuvre de Genevoix a jusqu’à présent peu retenu les spécialistes des questions littéraires : la guerre de 14, les tranchées, la fraternité des combattants, l’armée, le souvenir.. tout ça… Pourtant, Ceux de 14 est l’un des rares livres où ce qu’il y a de surnaturel dans l’oeuvre littéraire apparaît avec le moins de flou. Genevoix, qui ne s’est jamais départi d’une modestie d’artisan –il avait pourtant été comblé des plus grands éloges dès la sortie de son premier livre – s’est expliqué là-dessus. Il a écrit, commentant les conditions d’élaboration de ses cinq livres de guerre, qu’il avait tout fait de mémoire et qu’il lui suffisait d’orienter sa pensée vers tel ou tel moment de la guerre qu’il avait faite pour que tout lui revienne avec une acuité extrême. Il revoyait dans les images des combats qui se présentaient à sa pensée jusqu’au moindre brin d’herbe. Il entendait encore les voix des hommes qui étaient à côté de lui. Il les restitua avec une exactitude confondante.

Les écrits de guerre de Genevoix sont nourris de dialogues. Il suffit de feuilleter l’ouvrage pour constater que l’auteur va souvent à la ligne. Un tiret signale qu’un homme va parler et il parle. Il est mort, mais c’est bien lui qui parle dans le livre et pas Genevoix qui lui prêterait ses mots et son talent. Dans les parties dialoguées, ce n’est pas l’art de la reconstitution qu’il faut admirer chez Genevoix, mais l’absence d’art, l’humilité attentive d’un homme qui transcrit sur le papier les voix qui sont restées en lui et continuent d’y résonner.  Pour ce jeune homme hanté par les morts, l’écriture fut une délivrance. Si elle n’était advenue, l’équilibre de sa raison en aurait été compromis. Ce n’est pas diminuer Genevoix que de considérer en lui, non pas l’écrivain, le grand romancier qui viendra ensuite, mais le médium, le porte-parole de millions de combattants de tous les pays, le témoin. Les trois balles qui le retirèrent vivant de l’épreuve où la plupart des officiers d’infanterie mobilisés en 14 ont succombé, ces trois balles ont quelque chose de miraculeux. C’est comme s’il avait été désigné par elles. Les trois balles allemandes filent par dessus la tranchée de Calonne, frappent : « ce sera toi ». Les brancardiers déposent le corps pantelant d’un sous-lieutenant dans une toile de tente fixée à deux perches et emmènent vers le poste de secours, à travers le terrain bouleversé, un grand écrivain.

On comprend bien la nature particulière de Ceux de 14, après avoir lu Jeanne Robelin. Ce premier roman, Maurice Genevoix l’écrivit en 1920, entre Au seuil des guitounes et La Boue, les troisième et quatrième livres de « la pentalogie des Eparges » ainsi que Jean-Norton Cru appelait avec admiration leur ensemble. Sans l’expliquer et sans s’étendre, comme d’habitude, Genevoix reconnut lui-même que son premier essai romanesque avait été raté. Il est impossible de reconnaître dans cette écriture chargée, gâtée d’adjectifs raffinés, dopée au substantif de qualité, la simplicité et la puissance évocatrice des écrits de guerre. Rémi des Rauches, publié en 1922, le rassura ensuite sur ses dons de romancier. Mais le style reste différent. Non que le style de Ceux de 14 soit dépouillé. La simplicité n’est pas la nudité. Non que cette écriture, par on ne sait quel obscur vœu de mortification, se soit privée d’une quelconque ressource de l’expression littéraire. Les écrits de guerre de Genevoix ne s’interdisent ni l’image, ni la comparaison, ni l’effet d’écriture qui rythme ou surprend. Les dialogues saisis sur le vif et restitués tels que Genevoix les a entendus, s’y enchâssent avec le plus grand naturel, un naturel de génie. Ceux de 14 est bien un livre d’écrivain, et d’un écrivain supérieurement doué qui met à profit toute sa jeune science du langage et son sens poétique pour concourir au rendu le plus exact, le plus précis de la vérité. Pas la vérité envisagée comme une valeur en soi, comme une exigence morale, ou pas seulement, mais la vérité en ce qu’elle est la vie, et que la vie c’est ce que l’on doit à ceux qui sont scandaleusement morts. Alors, tout peut être dit, et de toutes les manières, pourvu que cela serve à dire vrai, à faire entendre et à voir, à donner vie. Et comme l’on entend, que l’on voit, et que la vie est là, on oublie que c’est écrit.

Genevoix fut révolté par les coupures imposées par la censure à son récit. Ce n’est pas l’hypocrisie d’une forme de bienséance imposée à l’information du public sur les réalités de la guerre, encore moins quelque vanité d’auteur face à l’atteinte portée à l’intégrité de l’œuvre qui motivèrent sa rage, mais le manquement à la vérité. Genevoix comprenait parfaitement que le sort de la guerre tenait aussi au moral de la population -ce qui lâcha d’ailleurs en premier chez les Allemands- mais les blancs découpés dans les pages par la censure militaire étaient comme de mesquines amputations dans la vie restituée des morts. Le ciseau du rond-de-cuir avait taillé dans le sacré. L’offense obtuse de l’embusqué des officines de la guerre dut faire trembler d’indignation dans le bureau de son éditeur l’homme calme et mesuré des bords de Loire.

Au plus fort de l’effroyable combat des Eparges, un obus de gros calibre tombe dans le trou où se tiennent Genevoix et une partie de ses hommes. L’énorme charge éclate au milieu du groupe. L’officier est miraculeusement indemne, mais tous les soldats autour de lui sont tués ou gravement touchés. Genevoix, hébété, voit les blessés sortir un à un du trou. A propos du dernier, qu’il regarde s’éloigner vers l’arrière, il écrit : « Biloray passe, debout, à pas menus et la tête sur l’épaule ; le sang goutte au bout de son nez ; il va, les bras pendant le long du corps, attentif et silencieux, comme s’il avait peur de renverser sa vie en route… »(2). De quel repli du cerveau a pu sortir une telle image, quelle force d’imagination a pu faire cette trouvaille ? Ce n’est pas une trouvaille et c’est à peine une image . Biloray meurt deux jours après. Sa vie s’est renversée en route.

Il y a autre chose de remarquable dans cette écriture. Elle s’applique à dire la vérité, mais elle n’est pas neutre et pas même objective. Relisons, entre cent autres, cette page du cinquième livre, « Les Eparges », où Genevoix est parti pendant une phase d’accalmie vers le poste de secours, à la recherche d’un des ses caporaux, Sicot, grièvement blessé alors qu’il repoussait un assaut allemand :

« Le petit Chilouet, en manches de chemise, m’arrête à quelques pas du seuil :

      « Presque personne, dit-il. Les grands blessés pas descendus encore : il faut deux heures pour chaque, vous savez. Ceux qui peuvent marcher filent tout de suite sur Mesnils. Les Boches tirent dessus à 105 fusants ; on en voit d’ici le long de la route, tués.

–          Mais Sicot ?

–          Je sais où il est… Je ne suis pas assez fort pour porter les brancards… Je les soigne de mon mieux , vous savez.

–          Oui, Chilouet… mais Sicot ?

–          Il est perdu. Il est dans la petite casemate du génie, avec Morisseau. »

Couché sur une civière, dans le réduit encombré d’outils et de planches, Sicot a gardé les yeux ouverts. A la lueur d’une chandelle qui est là, sa face exsangue semblerait morte, n’étaient ses yeux toujours vivants. Il me voit, me reconnaît, et sans rien me dire, pendant que je le regarde, il pleure à grosses larmes lentes d’être sûr qu’il va mourir.

       « Au revoir, Sicot… Tu seras ce soir à l’hôpital de Verdun… On y est bien… Il y a des toubibs épatants… »

        Les larmes roulent de ses yeux déjà éteints. Sous la montée brillante des larmes, ses prunelles ne vivent plus que d’une dernière clarté : la certitude et la tristesse de mourir.

        « Au revoir Sicot… »

        Il fallait bien sortir de cette petite casemate, ne plus voir ce corps étendu, cette force jeune, cette simple bonté, tout cela qui était Sicot, et qui mourait lentement, depuis le claquement grêle d’une balle au bord de l’entonnoir 7 »(3).

Chaque mot de l’écrivain est baigné d’une tendresse exceptionnellement pure, de sorte qu’il est peu de livre véritablement plus aimant que celui-ci. Le présent de l’indicatif, la simplicité du vocabulaire de la description, le rejet de la psychologie et du sentiment, tout concourt à faire voir et bouleverse. De Sicot, qui a été blessé à côté de lui alors qu’avec courage, presque seul, il était monté du fond de l‘entonnoir pour faire face à l’attaque allemande, Genevoix a déposé cette image dans la littérature, ce pur profil de solitude humaine « à la lueur d’une chandelle qui est là… ». De Sicot, dont il n’aurait dû rien rester, sauf un nom sur une croix de ciment au cimetière du Trottoir, en bas de la butte des Eparges, sous les premières branches de la forêt recomposée des Côtes de Meuse, le grand écrivain français a sauvé l’agonie. Cette dernière lueur dans les yeux du mourant a pour nous un reflet d’éternité.

Intelligence de premier ordre, premier au concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure, Genevoix était certainement doté d’une puissante mémoire. Mais, il fallait autre chose qu’une mémoire infaillible pour écrire Ceux de 14, il fallait que les impressions fussent si fortes qu’elles restassent à jamais disponibles, à fleur de conscience. A la moindre suggestion, à la plus légère invitation de la volonté, les images étaient là. Il « voyait ». Il voyait ses camarades, il voyait leur visage. Il les voyait vivants, mais, par un curieux effet de surimpression, ils lui apparaissaient avec l’ombre de leur mort sur la figure. Il les voyait dans les gestes quotidiens de leur vie de soldat, jeunes et vigoureux, et il voyait sur leur jeunesse et leur vigueur, leurs blessures et leur agonie.  Tout cela est inconcevable pour nous, irreprésentable, mais nous le percevons. Je crois que c’est cela qui s’appelle la littérature.

Il est probable que, parmi les hommes qui sont évoqués dans Ceux de 14 quelques uns n’avaient pas la sympathie de Genevoix. On le sent par endroit. Du capitaine Maignan, sur l’agonie duquel s’achève La Mort de près, Genevoix parle avec distance. Le normalien est agacé par des manières théâtrales qui sont éloignées de son tempérament et aussi une morgue de cyrard qui le rebute. Sa fin est pourtant évoquée avec une émotion d’une prodigieuse délicatesse par Genevoix. La mort dépouille le combattant, d’un coup, sans les préparations de la vieillesse, de sa carapace sociale, et il n’y a plus ni soldat, ni officier, ni Français, ni Allemand mais des enfants restitués par leurs derniers instants à ce qu’ils ont le plus aimé. Le capitaine Maignan que le sous-lieutenant Genevoix jugeait bravache et militaire emphatique, mortellement blessé, appelle doucement sa mère puis meurt, apaisé, tandis que monte à ses lèvres « la lente lumière d’un sourire ». A tous ces hommes ressuscités par l’écriture, la mort a donné une noblesse qui nous tient à distance et les place au-delà des sentiments communs. D’eux, Genevoix aperçoit d’abord l’agonie et leur vie passée s’en trouve comme épurée.

On comprend mieux l’expérience de Genevoix en relisant son livre. Dés qu’apparaît un personnage, on voit sur lui la mort, celle qu’on a vue à la première lecture. Alors la douceur de Genevoix entre en nous, et c’est notre lecture qui s’attendrit. Les agonisants qu’il a tenus dans ses bras, dont il a touché la main, essuyé le front, fermé les paupières, par la grâce d’une écriture inspirée Genevoix les dépose en nous. Et nous sommes nous-mêmes le séjour des morts. Les mots, les gestes, sont rudes, ce sont ceux de soldats, souvent assez frustres. Mais il n’y a pas moins de douceur sur eux que sur l’ami des bords de Loire, Robert Porchon. La douceur de l’écrivain s’étend aux animaux, les chevaux dont Genevoix dit les souffrances, l’angoisse et la mort avec autant d’émotion que lorsqu’il parle de ses hommes. Toute la nature meusienne alentour des tranchées, les bois hachés, la terre pulvérulente, pourrie de fer, l’eau boueuse et pleine d’ordures, l’air empuanti, toute ces choses du monde sont évoquées avec la même tendresse douloureuse. Cela est perceptible dans les précautions du ton qui parle bas jusqu’au cœur de la violence. Genevoix parle de gens qui sont morts avant d’avoir trente ans, certains n’en avaient pas vingt. Son meilleur ami, Porchon, a été tué quelques semaines après son vingtième anniversaire. Il les voit de plus en plus, le temps passant, comme des enfants. Il a vu, et lui-même a été comme cela, que la sollicitude des soldats pour leur camarade mourant pouvait avoir, toute pudeur abolie, une tendresse maternelle. Genevoix écrit du fond de la détresse humaine.

Et pourtant, je dois le dire pour finir, Ceux de 14, auquel il faut ajouter La Mort de près où, vérifiant l’inaltérable présence en lui de ce qu’il avait vécu soixante ans auparavant, le vieil écrivain a condensé son expérience de la guerre, est le livre qui a rendue plus vive en moi une clarté, oui, une clarté, et comme une espérance. L’espérance que la mort n’est pas un terme.

Genevoix a vu à vingt-quatre ans une centaine d’hommes jeunes mourir, passer brutalement de la vigueur à l’agonie, sentir, plein d’étonnement et de révolte, leur vie les quitter. Peu d’écrivains on vu cela, chose atroce qu’apporte la guerre. Genevoix ne se détourne pas, il regarde. Il est bouleversé. Il regarde. De l’attention, c’est tout ce que l’on peut donner au moribond, et il la donne passionnément. Rien ne lui échappe. Il se penche sur celui qui va mourir avec affection, et cette affection est une curiosité, une curiosité intense pour ce qui se passe : la vie qui s’en va, la mort qui vient, les dernières paroles, les derniers signes. Il y a les larmes de Sicot, le sourire de Maignan et puis, d’un autre, ces mots d’une voix traînante, avec le dernier soupir et la tête qui roule sur l’épaule du camarade: « Ah là là…Valses lentes… ». Qu’est-ce qu’ils voyaient à ce moment, et qu’entendaient-ils ? Ici s’arrête ce que Genevoix a appris à la guerre, ici commence ce qu’il ne craignait plus de savoir. Voici ce que peut apporter à nos vies la lecture de Maurice Genevoix, inestimable et qui ne peut être comparé à rien : un encouragement.

4 mai 2009

(1)     Catalogue de l’exposition « Maurice Genevoix et le métier d’écrivain », Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 1990.

(2)     Ceux de 14, Les Eparges, Omnibus,1998, p. 609.

(3)     Id., p. 589

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