Textes

Maurice Genevoix par Jean Norton Cru.

Jean Norton Cru

Présentation

« Ce livre a pour but de donner une image de la guerre d’après ceux qui l’ont vue de plus près ». Voici clairement défini par Jean Norton Cru un des buts du monumental de son livre, paru à Paris aux éditions Les Étincelles en 1929.

Cet ancien combattant ayant passé 28 mois aux tranchées souhaite par la recension de plus de 300 œuvres littéraires (correspondances, souvenirs, journaux, carnets) « analysées et critiquées », dépeindre ce que fut pour lui la réalité de la guerre.

Il s’agit avant tout d’extraire de l’impressionnante production de la « littérature de guerre » les récits de vrais combattants, et de dénoncer, dans les moins bons d’entre eux, les déformations, les exagérations, les artifices qui dénaturent ce que fut réellement l’expérience de la guerre en première ligne. Ainsi, il n’hésite pas, dans son souci de montrer ce qu’est la guerre au ras des hommes, de dénoncer les romanciers comme Barbusse ou Dorgelès qui usent et abusent « d’effets », tout en accumulant les erreurs grossières.  Dans cette perspective, Jean Norton Cru propose à la fin de son épais volume un classement des œuvres de guerre publiées en français « par ordre de valeur », défini très clairement dans l’esprit de Cru sur des critères de « vérité » de la guerre racontée. Répartis en six classes, 11% d’entre tous les livres analysés obtiennent la première place, dont les 5 volumes de Maurice Genevoix.

 « Parmi tous les auteurs de la guerre Genevoix occupe le premier rang », écrit-il dès la première ligne de sa longue note consacrée à l’œuvre de guerre de l’auteur de Ceux de 14.  Classée dans la catégorie des journaux et non des romans, la pentalogie formée par le témoignage de Genevoix représente pour Cru une œuvre de génie : « Son récit est l’image fidèle d’une vie qui fut vécue. » Il hésite d’ailleurs à les présenter comme des romans tellement l’écriture de Genevoix, à la fois simple et précise, sait ramasser, notamment dans les dialogues, toute la vitalité et la vérité des mots échangés au front. Il multiplie les longues citations extraites des cinq volumes publiés pendant et juste après le conflit qui témoignent pour lui combien Genevoix a su dépeindre l’univers du front à travers sa propre sensibilité, sans entraîner « aucune déformation », même lorsqu’il use de passages très littéraires. Jean Norton Cru insiste en particulier sur la manière dont Genevoix a su révéler la psychologie des combattants, faite de peur, de simplicité, de courage aussi.

Roland Dorgelès comme Henri Barbusse, écrivains avant d’être combattants, ne se retrouvent évidemment pas dans les analyses de l’auteur de Témoins. Dorgelès en particulier reproche à Jean Norton Cru de ne pas comprendre ce qu’est simplement une œuvre littéraire. Classer les auteurs en fonction de leur âge, de leurs régiments et de leurs batailles, relève pour lui d’un « passe-temps de maniaque ». Jean Galtier-Boissière, classé dans la catégorie des meilleurs récits, tout en reconnaissant la valeur de l’œuvre de Maurice Genevoix, souligne quant à lui l’erreur de Jean-Norton Cru d’écarter « les très beaux récits romancés » comme Le Feu ou Les Croix de Bois. Dans la violente polémique qui suivra la sortie du livre, peu de critiques s’en prendront à l’œuvre de Genevoix sinon pour en louer, comme JN Cru, la valeur à la fois littéraire et documentaires (à l’exception d’un Benjamin Crémieux qualifiant l’œuvre de Genevoix de « livres pour anciens combattants). Daniel Mornet, lui-même ancien « poilu » et écrivain de guerre, souligne dans un compte rendu de Témoins paru dans Les Nouvelles littéraires en janvier 1930, combien le récit de Genevoix est admirable et mérite les louanges de Jean Norton Cru. Maurice Genevoix quant à lui ne participa à aucun de ces échanges acerbes, sans jamais dénigrer aucun récit combattant.

Témoins a connu une réédition attendue en 1993 (et ensuite en 2006) et suscité de nouveaux débats passionnés chez les historiens. Jean-Jacques Becker comme avant lui Pierre Renouvin, lui-même ancien combattant, ont dénoncé la « subjectivité » de l’auteur qui s’érige en censeur des œuvres de guerre.D’autres ont vu au contraire en lui un exemple de ce que la critique méthodique peut avoir d’artificielle en « aseptisant » le témoignage combattant. Jusqu’à en faire le fondateur du révisionnisme historique. Frédéric Rousseau montre au contraire tous les apports du livre de Jean Norton Cru sur la notion de témoin et de témoignage, sur la typologie des œuvres, sur la mise en perspective des différents points de vue sur la guerre. Autant d’avancées méthodologiques mais également historiographiques qui ne permettent pas de censurer un livre pour les quelques faiblesses ou exagérations qu’il comporte.

Une des obsessions de Jean Norton Cru est la transmission de l’expérience combattante non travestie, qui permet pour lui de ne pas oublier, et de lutter aussi contre le risque de guerre. Il rejoint en cela une des missions que s’est donné Maurice Genevoix. « Si seulement on pouvait lire une fois par an ces 96 pages [extraites des Eparges] devant tous les élèves assemblés, dans chaque école primaire de France et d’Allemagne, on obtiendrait de meilleurs résultats en faveur du maintien de la paix », écrit-il à la fin de sa critique de l’œuvre de guerre de Genevoix. Et d’ajouter : « Le temps crée des réputations », il saura replacer à sa hauteur « le plus grand peintre de cette guerre ». La lecture de la longue notice accordée à l’auteur de Ceux de 14 peut en tout cas nous y aider.

Alexandre Lafon, Université de Toulouse 2 – Le Mirail

Pour aller plus loin :

CRU Jean Norton, Témoins. Essais d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Paris, Les Etincelles, 1929, [rééd. Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993 – 2006].

ROUSSEAU Frédéric, Le procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru, Paris, Seuil, 2003.

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