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« Ceux de 14 », travelling aux Éparges

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Le réalisateur Olivier Schatzky au-dessus de ses troupes : « On est dans une machine fraternelle ».

Les Éparges, près de Verdun, début 1915. Hachés par la mitraille, quelques arbres survivants lancent des branches mutilées vers un ciel pesant, chargé de gris et de froid. La boue colle aux uniformes et aux espoirs des jeunes gens recroquevillés là, dans la tranchée, sous la colline. Des gamins de vingt ans, hagards, dépenaillés. Parmi eux, un certain Maurice Genevoix, à la fois acteur et observateur du quotidien de ses camarades enterrés et, au-delà, de la tragédie gigantesque qui se joue sur la terre d’Europe. Genevoix qui engrange, sans le savoir peut-être, la matière des récits de guerre qu’il fournira plus tard. Et qu’il rassemblera dans un même volume, sous un titre générique, Ceux de 14. Blessé en avril 1915, il raconte son expérience des neuf premiers mois du conflit. Le temps de l’enthousiasme et, très vite, celui de la désillusion.

Les Éparges, avril 2013. Plus précisément l’espace Fleming, quelques hectares vallonnés servant aux amateurs de moto-cross derrière le village de Thierville-sur-Meuse. Même boue ou presque qu’un siècle plus tôt. La météo s’amuse ce jour-là, le ciel en pluie travaille pour l’adaptation télévisée de l’œuvre de Genevoix, mise en chantier depuis quelques jours. Treize semaines de tournage à venir – dont quatre en terre meusienne – pour six épisodes de cinquante-deux minutes, destinés à France 3. Le projet est ambitieux, il promet des scènes d’envergure, bombardements d’artillerie, charges de cavalerie. Et il marquera pour France Télévisions le volet « fiction » du centenaire de la Grande Guerre.

Sur les lieux même où est passée l’Histoire, le sol meusien s’ouvre donc sur une nouvelle tranchée. Une centaine de mètres reconstitués à l’identique, que cerne tout une sophistication de matériel de tournage. Pour l’heure, c’est la distribution de gnôle et de café noir dans la sape, là où se pressent comédiens et figurants, une petite vingtaine, juste avant la première montée vers la butte des Épargnes. On s’affaire du côté des techniciens, chez les accessoiristes, au rayon lumière. Le son est bon, une sorte de tension humide monte du plateau, suspendu à l’ordre libérateur que va s’apprête à donner le réalisateur, Olivier Schatzky. « Est-ce que je peux avoir un retour », lance encore une voix enfouie sous une bâche. « On n’est pas câblé », répond une autre en écho. Rumeur frileuse de conversations, la pause reprend, la pluie s’épuise, et le chef maquilleur fond sur un poilu : « Ben j’en profite, je vais peut-être lui recoller la moustache. » Les Éparges revivent une singulière vie factice, sous l’œil patient des caméras.

Au fond de la tranchée, Théo Frilet s’essaie à une difficile concentration. Il a été un Guy Môquet remarqué dans un précédent téléfilm, il est ici Maurice Genevoix, officier au 106e RI. « On doit sentir que je suis féru d’Histoire », s’amuse le comédien. Le rôle est beau qu’on lui offre là, il en goûte la saveur, « On sait que la guerre est un révélateur de caractère, Genevoix était plutôt un type à poigne, ce que je ne suis pas vraiment. Du coup, il m’apporte une maturité que je ne me connaissais pas. » Petite émotion pour lui et pour l’ensemble de l’équipe lors du premier jour de tournage, ponctué par un passage aux urgences. « Pas grand-chose, un obus dans les yeux. Théo Frilet chasse l’anecdote d’un sourire sympa. Mais c’est bien, ça nous met en condition de stress, en alerte. »

Et la scène va. Engoncé dans une couverture – les troupes n’ont pas encore reçu les uniformes bleu ciel, elles pataugent dans des tenues faites de bric et de broc – le personnage de Pleine Lune passe dans les rangs, bidons à l’épaule. Hors cadre, Jean-Pierre Verney veille, glisse un avis discret, « L e café, c’était dans les bouteillons, pas dans les bidons. » Incollable sur l’époque, l’historien est le garant de la véracité des accessoires, des dialogues, des décors. « Je travaille pour que 14-18 ne s’efface pas. C’est quand même une sacrée catastrophe que cette guerre-là, une fracture dans l’avancée des civilisations. Les cicatrices sont toujours là, la Palestine, les Balkans, tout ça découle de 1917. Faut l’expliquer aux jeunes. »

Pas ou peu de répit dans les larmes venues du ciel, sous l’une des tentes qui ont fleuri sur le terrain se presse un groupe des figurants locaux. Échange de cigarettes, rires étouffés malgré un tonitruant « Silence demandé !». Un portable intempestif, planqué dans une poche d’uniforme, fait l’incongru. Et provoque un joli froncement de nez chez la script : « Vous les coupez pour la journée ! » « Je croyais l’avoir mis en vibreur », penaude le contrevenant. Et la guerre reprend ses droits.

Plus loin, à flanc de colline, les artificiers posent les obus qui exploseront tout à l’heure, après le repas pris à la cantine. Là où Olivier Schatzky rejoint ses troupes, hilare et chevelu. « On est dans une machine fraternelle, sur un projet comme celui-là. On crée collectivement, avec des corps de métier, des savoir-faire. Et moi, j’ai la chance de tourner ça. Genevoix a réussi à ce que ses compagnons deviennent proches. Ce ne sont pas des va-t-en-guerre, il n’y a pas d’héroïsme clinquant, bidon. Ils ont des projets, des fiancées, et ils sont projetés là-dedans. En 14/15, on est presque encore dans un monde innocent, c’est troublant. Et c’est très intéressant pour un cinéaste. »

 http://www.republicain-lorrain.fr/actualite/2013/05/05/travelling-aux-eparges

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