Etudes et contributions

Les chevaux dans « Ceux de 14 ». Communication de Jacques TASSIN, écrivain

Durant la Première Guerre mondiale, l’armée française convoya sur le front 1 140 000 chevaux. Plus des quatre cinquièmes, mutilés, malades, amaigris, ne firent pas le voyage du retour. A eux aussi, on demanda plus qu’on ne pouvait demander. Dans Le Feu (1916) d’Henri Barbusse, ils ne sont cependant mentionnés que quatre fois. Dans Les Croix de bois (1919), Roland Dorgelès ne s’y arrête lui-même qu’un bref instant en évoquant, en quelques mots seulement, le hennissement d’un cheval (p. 196). Dans ces deux ouvrages phares de la littérature de la Première Guerre mondiale, les chevaux paraissent donc insensibles, aveugles et silencieux, et ne demeurent qu’une pièce mineure d’un décor de guerre où n’évoluent que des soldats.

Dans Ceux de 14, les animaux domestiques et les hommes se révèlent au contraire plongés dans une même détresse et voués aux mêmes emballements d’une tragédie absurde. Les chevaux, longuement décrits de chapitre en chapitre, apparaissent plus de trente fois, avec présence et réalisme. L’enfance de l’écrivain fut certes bercée du pas des grands percherons qui, lorsque s’annonçait le jour, claquaient des fers au sortir des écuries du vaste négoce dont son père avait la charge. Il y avait là César, Pompon, Le Rouge, puissantes créatures musculeuses, êtres mythiques qu’idolâtrait l’enfant. La compassion du sous-lieutenant Genevoix pour les chevaux souffrant au front et dont la docilité n’atténue pas la stupeur, doit certainement beaucoup à cette familiarisation précoce et ancienne. Mais elle reste avant toute autre chose l’expression d’une attention entière, à la fois instinctive et sensorielle, au vivant dans la guerre.

C’est que pour Maurice Genevoix, la guerre est d’abord une insulte à la vie, qui est du côté des hommes mais aussi des bêtes. Et lorsqu’il adopte le rôle de témoin et que le moment venu, il se recueille sur ses souvenirs, tout ce qui renaît dans sa mémoire se fait réalité seconde, plus vraie encore que la réalité des événements. Durant sa campagne militaire de huit mois, il n’a jamais détaché ses yeux de ces créatures vivantes qui, toutes, semblent l’interpeller. Aussi se souvient-il en particulier des chevaux, saufs, mutilés ou tués, qu’il a côtoyés sur le front. Pourrait-il en être autrement quand « on aime assez la vie pour l’aimer même chez les autres » (p. 636) ? Au plus horrible de la guerre, il suffit de contempler les bêtes, de les approcher sans détour et de tous ses sens pour retrouver le fil de la vie.

Dès Sous Verdun, le jeune homme de vingt-trois ans voue aux chevaux une empathie sincère et immédiate, manifestée au lendemain de son arrivée à Châlons-sur-Marne, lorsque dans le village de Vachérauville passent devant lui ces « grands chariots à quatre roues que traîne un cheval maigre et galeux » (pp. 19-20). Quelques jours plus tard, le 1er septembre, la plainte d’un cheval mutilé se mêlant à celle des blessés, venue du lointain des arbres et comme émise par un « oiseau de nuit qui hulule » (p. 28), lui transperce la chair. C’est le cri de la vie que la guerre offense. Il s’en souviendra à nouveau en écrivant La Boue : « plus poignant que ces plaintes humaines, le hennissement d’un cheval pantelait sous les étoiles » (p. 469). La sensibilité et le talent littéraire de Maurice Genevoix lui permettent d’exprimer en quelques mots ce que de longs développements savants sur l’absurdité et la tragédie de la guerre ne sauraient rendre compte.

Le lendemain, en forêt de Hesse, il observe tristement les bêtes massacrées et amassées au bord des routes, « chevaux crevés au bord des fossés, grands yeux vitreux et pattes raides » (p. 32). Plus loin, ce sont encore « des chevaux morts, pattes raides croisant leurs sabots contre la terre ou se dressant toutes droites vers le ciel » (p. 71), et puis à nouveau des « chevaux mutilés, en tas » (p. 75). Dans Bestiaire sans oubli (p. 45), Maurice Genevoix précisera qu’aux lendemains de la bataille de la Marne, les cadavres des chevaux morts se mêlaient ainsi à ceux des hommes et empuantissaient ensemble l’air des charniers : « tous ces tués, les hommes, les chevaux, pourrissaient sous le soleil, raidis, foudroyés, torturés par la même raideur boursouflée, les ventres des bêtes distendus à éclater, les corps des hommes distendant aussi les vêtements où les bretelles de cuir s’enfonçaient en creux profonds » (p. 46). La guerre ne distingue pas les hommes des bêtes et, après en avoir fait des cadavres, les confond en une même odieuse boursouflure.

Mais les chevaux qu’évoque Maurice Genevoix sont d’abord pleinement vivants. Étant vivants, ils souffrent, parfois « hennissent avec épouvante » (p. 127), et les mulets des artilleurs émettent à leur tour, comme en écho, « une longue plainte aiguë, dont la détresse traverse la chair » (p. 370). Parfois au contraire, la guerre a préservé la grâce souveraine d’un cheval qui passe, dans une manifestation ardente et sensible. On entend alors son trot qui « glisse, silencieux » (p. 79), ou ses sabots qui retombent « sans bruit sur la mousse » (p. 157). Parfois encore, ses fers « claquent doucement » (p. 553), et dans le village ruiné des Eparges, le pas d’un cheval perdu « martèle la route, s’amortit sur la paille mouillée contre le mur de la maison » (p. 279). Sous chacun de ces pas, il y a toujours, extraordinairement présente, une bête vivante.
Genevoix aime les chevaux. Sur le front de la Meuse, il éprouve pour eux une amitié sincère et, sondant leur regard, y décèle chaque fois cette même buée triste, terne et incompréhensive, qui voile un regard immense. Ce sont de « grands yeux sombres » (p. 90), de « grands yeux d’un noir très doux » (p. 266), des yeux « d’un bleu sombre et usé sur une bordure de cils blancs », ou de « grands yeux farouches et doux » (p. 477). Pour le normalien qui se garde des pièges de l’intellectualisme, il n’y a plus réel et vivant, plus intemporel et universel, que le regard d’une bête qui rejoint celui d’un homme. Dans Un Jour, publié soixante ans après Sous Verdun, Maurice Genevoix évoquera le bouleversement ressenti à la rencontre d’un cerf : « L’eussé-je voulu, il m’eût été physiquement impossible d’en détourner mon regard : les yeux dans les yeux de cette bête, elle et moi, deux créatures vivantes immobilisées tout à coup face à face, dans une même catalepsie » (p. 145). Dans le regard des bêtes coule la lumière du monde, même lorsque la guerre est là. Et lorsqu’on est assez peintre pour apprécier cette lumière dans ses raffinements profonds, et assez écrivain pour en rendre compte, on est apte à écrire des chefs-d’œuvre.

Dans Ceux de 14, l’écrivain s’arrête longuement sur deux chevaux blessés. Le premier est une bête de selle allemande, « une bête splendide, au poil noir, aux formes lustrées et fines » (p. 90), un alezan à la robe claire et lumineuse, que des balles ont atteint au poitrail et à une jambe antérieure, qui se tient au milieu de la chaussée aux abords de Mouilly. L’animal souffre et sent monter en lui ce qui semble « une agonie humaine », à mesure que des ondes de souffrance frémissent le long de ses flancs et qu’un tremblement continu agite sa jambe fracassée (p. 90). Le sang qui s’épand de ce cheval ne diffère pas de celui que versent les soldats blessés. Dans Bestiaire sans oubli où il évoque à nouveau ce souvenir, Genevoix écrit que rejoignant ensuite une crête, il vit alors accourir des blessés « saignant du même sang vermeil » (p. 47). L’ombre de la mort s’étend invariablement sur les pupilles des hommes et des bêtes, et le sang de leurs blessures coule d’un même flot absurde. La vie est une.

Le second cheval est une vieille bête de ferme, menacée par les tirs des Allemands, puis blessée. Il apparaît d’abord dans Nuits de guerre, à la mi-octobre, comme surgi de nulle part. Il s’opère alors une rencontre intime entre l’homme et l’animal. Au travers d’une vitre, le cheval fixe le visage du sous-lieutenant sur lequel il « appuie son regard vague et triste » (p. 279). Genevoix le retrouve un peu plus tard, blessé d’une balle à l’épaule, et l’empêche de fuir à l’explosion d’un obus, afin de le protéger. Une nouvelle fois, le vieux cheval pose alors lourdement son regard sur l’homme bouleversé : « les grands yeux troubles me regardent, voilés parfois d’un lent clignement. Il flotte dans leur eau profonde un infini de stupeur triste ». Mais la guerre, aux premiers jours de novembre, emportera la bête et son beau regard : « Je l’ai revu, le vieux cheval, il était couché sur la pente de Combres, les flancs déjà gonflés parmi des vaches rousses aux pattes raidies » (p. 379).

Pour Genevoix, la camaraderie du front qui invite à aimer autrui dans des conditions de détresse absolue n’unit pas que les hommes. Dans Un Jour, il expliquera sa conception panique du monde : « Personne n’est seul, en ce sens que nul vivant n’existe qui ne soit distrait de lui-même, et c’est tant mieux. Il faudrait aimer ceux qui nous distraient de nous. Chacun des vivants qui m’entourent ici, je les aime comme une part de moi » (p. 195). Dans la guerre qu’il a traversée, les hommes et les chevaux ont fait partie de lui-même et dans les grands yeux sombres de chaque cheval, il a perçu le même courage, la même résignation et le même désarroi qui habitaient le regard des hommes serrés dans les tranchées.

Jacques TASSIN

Références bibliographiques

Henri Barbusse (1916). Le Feu. Éditions Flammarion.
Raymond Dorgelès (1919). Les Croix de bois. Réédition Livre de poche, 1969.
Maurice Genevoix (1949). Ceux de 14. Réédition Omnibus, 1998.
Maurice Genevoix (1971). Bestiaire sans oubli. Réédition Folio, 1974.
Maurice Genevoix (1976). Un Jour. Seuil. Édition originale.

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