Etudes et contributions

« L’ombre bleuâtre de la mort » dans l’œuvre de Genevoix. Communication de Jacques TASSIN, écrivain

Communication de Jacques TASSIN, écrivain.

Deux semaines après son arrivée dans la Meuse, le 6 septembre 1914, lors d’une première offensive face aux balles allemandes, Maurice Genevoix perçoit pour la première fois la chute mortelle d’un des soldats qu’il commande : « Un cri étouffé sur ma gauche ; j’ai le temps de voir l’homme, renversé sur le dos, lancer deux fois ses jambes en avant ; une seconde, tout son corps se raidit ; puis une détente, et ce n’est plus qu’une chose inerte, de la chair morte que le soleil décomposera demain ». Ce sont, écrits dans Sous Verdun (in Ceux de 14, p. 37), ses premiers mots pour faire état de ce soudain basculement de la vie vers la mort. Mais du changement dans l’expression du regard d’un mourant, Genevoix n’évoque encore qu’une vague pâleur sur un visage révulsé. Le normalien qui découvre pour la première fois ce qu’est chez les hommes le grand passage, et dont les livres ne lui ont rien appris, ne sait pas encore en rendre compte. De la mort d’un lieutenant de réserve le 27 septembre 1914, il évoque d’abord sobrement « les yeux virant, les lèvres bleues » (Ceux de 14, p. 125). Puis, à nouveau, le 19 février 1915, s’agissant cette fois d’un officier allemand agonisant, à qui il tend un quart empli de café, les mots ne disent qu’à peine ce dont il voudrait témoigner : « ses yeux viraient déjà ; ses dents cognaient contre le rebord de fer-blanc » (Ceux de 14, p. 604).

Pour évoquer la mort des hommes atteints d’un projectile, c’est plutôt par le truchement des bêtes que Maurice Genevoix dépeindra plus avant la scène universelle de la mort emportant indifféremment les animaux et les hommes. C’est dans l’attitude de la bête expirante plutôt que dans celle du soldat mourant qu’il décrira, avec plus de réalisme et de sensibilité que dans Ceux de 14, l’ultime soubresaut du corps, la vaine crispation des muscles que clôt le soudain reflux de la vie, au moment même où tout l’être consent et s’abandonne à la mort. Cela est une première fois dépeint en 1925 dans Raboliot (p. 218) lorsque le braconnier réfugié dans les bois de Sologne tue une buse d’un vigoureux lancer de caillou : « Les grandes ailes de l’oiseau s’étaient entrouvertes au choc, comme si un souffle les eût soulevées. Lentement, presque avec majesté, tout son corps s’inclina, s’inclina davantage, s’affaissa au pied du bouleau. Raboliot arriva comme déjà elle « finissait », les yeux mi-clos, les ailes raidies d’une contraction dernière. »

Le survivant de 14 devra atteindre vingt ans pour agencer les mots capables de dire, sans laisser l’émotion prendre le devant, comment il a lui-même éprouvé la mort des autres. Là encore, pour mieux dire les choses par le dedans tout en conservant une salubre distance émotionnelle, il s’en remet au truchement des bêtes. Ce retrait de lumière qui s’attarde dans les prunelles, cette flamme froide qui court dans le dernier regard, l’ombre bleue de la mort glissant sur la cornée, tout cela n’apparaît une première fois qu’en 1937 dans Les Compagnons de l’Aubépin (p. 142). L’enfant contemple dans ses mains la petite tourterelle des bois qu’il vient d’abattre de sa carabine à plomb : « Sous ses yeux, les yeux vivants de la tourterelle, d’un noir si vif et si brillant, venaient de s’embuer tout à coup d’une ombre bleuâtre, effrayante. Son dernier frisson d’agonie avait frémi jusqu’au cœur de son meurtrier. Il regardait, tout hébété, le menu bec où le sang perlait, surtout ces yeux, ces yeux entreclos d’où la lumière était partie. » Ainsi, longtemps après l’avoir si souvent entrevue dans les tranchées de la Meuse, Maurice Genevoix s’est-il peu à peu souvenu de ce soudain ternissement du regard où ne brille plus qu’une faible étincelle, de cet ineffable retrait d’une lumière intérieure dont plus rien n’apparaît, de cet instant du grand passage dont ne témoigne rien d’autre que le glissement silencieux d’une petite ombre bleuâtre.

Il y reviendra dès l’année suivante, en 1938, à l’instant où le Cerf Rouge de La Dernière harde (p. 26), encore jeune hère, voit la mort obscurcir le regard de sa mère tuée lors d’une battue : « Le hère vit ses yeux se voiler, se ternir d’une ombre bleuâtre qui noyait très vite leurs regards ». La référence aux soldats agonisant durant la guerre est ici, davantage que dans tout autre de ses romans, particulièrement patente. Quelques instants avant cette scène, le hère avait en outre senti à ses côtés, au moment où sa mère s’affaissait sous une balle, un vide glacial le poursuivant : « Et tout à coup, alors qu’ils franchissent ensemble un fossé près de la lisière, il avait senti contre lui un vide glacial, extraordinairement profond, qui le suivait dans son élan » (La Dernière harde, p. 25). C’est précisément à la scène du 6 septembre 1914, rappelée plus haut dans cet article, que Genevoix fait ici référence. Dans La Mort de près (p. 1021) publiée en 1972, il reviendra plus directement sur ce même souvenir qui l’obsède, sans plus faire appel à l’intercession des bêtes,  décrivant ce qu’il a entrevu, au-delà même de ce que voyait son regard : « De nouveau ce martèlement de course à mes flancs, ces présences fraternelles, exaltantes, ces souffles exhalés des poitrines. Et soudain, tout contre moi, à ma gauche, la sensation d’un vide, d’une suppression insupportable qui attente à l’ordre du monde. » On y trouve, réajustés les uns aux autres, les mots et les visions de Ceux de 14, et ceux et celles de La Dernière harde. Ce n’est qu’en  1949, en publiant Les Routes de l’aventure, que Genevoix explicitera tout à fait cette vision transversale à son œuvre : « La grande ombre dont parlait Homère, on peut la reconnaître aux prunelles d’une perdrix qu’on ramasse, une goutte de sang au bout du bec, comme je l’ai reconnue tant de fois, à l’instant où le regard s’en va, dans les yeux des jeunes soldats tués » (Routes de l’aventure ; p. 177).

De cette mort qui court sur le visage des hommes à l’agonie, Maurice Genevoix, dont Ernest Lavisse disait en préfaçant Sous Verdun que son œil voyait tout, n’aura donc rien oublié. Il n’aura probablement cessé d’y penser, de puiser inlassablement dans sa mémoire pour, à force de recueillement intérieur mais aussi à la faveur du spectacle de bêtes mourant sous ses yeux, en retrouver peu à peu les exacts contours. Dans Trente mille jours (p. 473), publié en 1980, l’année même de sa propre mort, il revient une dernière fois sur ce qu’il faut entendre par cette ombre bleu de nuit, tant de fois évoquée par lui-même et qu’entrevoyait déjà Homère dans le regard des mourants : « il avait dû la voir monter, cette ombre, dans les yeux des guerriers tués, et savoir qu’elle est la même dans les yeux d’une perdrix tuée, dans ceux d’un dix-cors hallali. L’instant de ce passage, cette ternissure qui monte inexorablement, qui fait d’un œil vivant cette membrane opaque et qui déjà s’affaisse, une sclérotique sur de l’humeur vitrée, ce retrait du regard qui mue un visage d’homme, le temps d’une chute et d’un cri, en un memento mori plus obsédant que le crâne décharné des sépulcres, chaque fois que je l’ai pu mes doigts posés sur les paupières encore closes en ont dérobé l’horreur ». Cette fois, tout est dit. Et l’on comprend alors que l’œuvre de Genevoix est une : célébrant le vivant des bêtes et de la forêt, elle renvoie en contrepoint à cette « suppression insupportable qui attente à l’ordre du monde » que fut la mort côtoyée dans les tranchées.

Mais le soldat agonisant perçoit-il lui-même, à l’instant du passage, cette même « ombre bleuâtre de la mort » ? Et cette dernière traduit-elle une fin sans au-delà ? Dans La Mort de près (p. 1062), cet écrivain qui s’abstient de tout prosélytisme ne laisse cependant planer ici aucun doute : « Mais déjà la mort était là. Nos yeux ont vu s’effacer de ses traits la crispation douloureuse qui les nouait, et sur eux, jeune et tendre, presque enfantin, la lente lumière d’un sourire. Il a murmuré : « Ma mère… » Et il est mort sur ce dernier mot, tout entier remis, blotti. A nos yeux, tout venait de s’achever. Pour lui non. »

Références des œuvres citées

Ceux de 14 (1949). In Ceux de 14. Réédition 1998. Editions Omnibus, Paris.

Les Compagnons de l’Aubépin (1937). Réédition 1950. Flammarion, Corbeil.

La Dernière harde (1938). Réédition 1975. Editions Rombaldi, Séville.

La Mort de près (1972). In Ceux de 14. Réédition 1998. Editions Omnibus, Paris.

Raboliot (1925). Réédition 1975. Editions Rombaldi, Séville.

Routes de l’aventure (1959). Edition originale. Presses de la cité, Saint-Amand.

Trente mille jours (1980). In Trente mille jours. Réédition 2000. Editions Omnibus, Paris.

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