Actualités

Note de lecture : Les Poilus de Joseph Delteil (1926)

les poilus_d

 « J’ai la tête épique », écrit Delteil dans la préface de ses « Poilus ». Sans doute, et c’est bien cela qui choque un peu un lecteur de Maurice Genevoix. Ce dernier, avec Ceux de 14, a élevé la voix poignan- te et vraie de la misère et de la grandeur vécues, souffertes, partagées. Chez Genevoix,  pas de « beaux gestes », pas de miroitements tricolorés, pas de « rentrons dans le boche ! » gaillard et exclamé ou autre déchirement de clairon enthousiaste et guerrier (« Un coq chante : le coq français. Poilu, l’aube point ! ») auxquels tend l’âme exaltée du chantre de Jeanne d’Arc. L’épique ne subsiste là que parce qu’en effet l’héroïsme est le pain quotidien du soldat de 14. Chez Delteil, au contraire, l’épique est revendiqué, il envahit tout, il déborde, enfle sa phrase rapide et tétanisée.

  Le choix de l’épique, la voix du père Hugo – et elle n’est pas toujours bonne conseillère -, voilà ce qui me gêne chez Delteil. Le titre évidemment aussi. Car cet ouvrage devrait s’intituler plutôt « la grande guerre » ou, de « de la mobilisation à l’armistice », puisqu’on survole en accéléré les quatre ans d’épreuves qui ont si douloureusement ouvert le siècle passé. Une sorte de résumé historique dont seul le premier chapitre met en scène le « Je » auctorial et a la fraîcheur, l’originalité du témoignage. Dans ce début, Delteil nous entraîne chez lui à Pieusse, où l’Aude se prélasse dans la chaleur de l’été 14 infesté de mildiou. Pour le reste…

 Pour le reste, c’est le style de Delteil qui fait mouche et nous emporte, la qualité littéraire indéniable de ces 240 pages qu’on lit d’un trait, pris par le rythme de la phrase, courte généralement, haletante, zébrée des éclairs des éclatements, crépitant de milliers de piétinements. Qu’on en juge par cette évocation hallucinée des taxis de la Marne : « …On écrasait les chiens hurlant à la lune, on écrasait les orteils des villages. L’ombre puait le cambouis. Pas de trompe et pas de cornes. Un soufflement rauque sortait de ces machines dans l’aube animale. Les moteurs ronflaient. Les soldats ronflaient. La nuit ronflait… » ou par ce passage illustrant Verdun : « Un jour, on monte à l’attaque. C’est l’heure H. La gnole gargouille dans les tripes. L’œil crache de la mitraille. Un coup de sifflet, et l’on y va. Pourquoi ? Comment ? Bah ! Qui tombe, tombe. Les tirs de barrage, on connaît ça ! On saute ! On pète ! On crève ! On crève un tas de boches dans leur truc. On prend dix mètres de tranchées. La dix milliardième partie du sol français, quoi ! » Marques de l’oralité, trouvailles et rapprochements surréalistes, prose proche du vers libre à la Reverdy, grincements à la Céline. Un régal. Encore accentué par l’art du portrait qui illumine telle ou telle évocation des « grandes figures », « papa- Joffre », Clémenceau, Wilson, Ludendorf. Galliéni, tiens, pour l’exemple : « Galliéni est un froid, mais un chaud-froid. Il est calme comme une belle flamme. »

 Bref ! Une lecture stimulante. Des classiques à vérifier cependant. L’Armide n’est pas de l’Arioste, mais du Tasse ! Même si « le Poilu » est un « Orlando furioso », rendons au Tasse ce qui lui appartient ! Les femmes, à propos, elles sont bien présentes, sans doute par trop conventionnelles, les « Poilues », dans leur rôle de stéréotypes, marraines gentilles ou veuves douloureuses. Delteil, nationaliste qui sifflote L’Internationale avant de se jeter dans la mêlée terrible, peut bien être un brin machiste. Qu’il soit pardonné ou abandonné à ses démons ! Je lui laisse aussi son utopie « catholique », son prototype de SDN inspirée et militaire, mais guidé par les grandes orgues de Rome et les prières du très Saint-Père. Il y a du naïf, chez Delteil mais c’est un peu cela qui le rend savoureux et touchant…

 Et puis, si la Paix lui fait souffler un ambigu « Hélas ! », reconnaissons-lui d’avoir su trouver aussi de très justes formules telles : « Les Tranchées, c’est chaque jour à peu près la même chose. Une pause sanglante dans la boue. Un hiver. » et « La guerre est une sorte de châtiment, donc un état anormal, un grain de sable dans la machine du monde. »

  L’esprit de Ceux de 14 souffle aussi dans Les Poilus.

Jean-Claude Thiriet

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s