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Balkans : pourquoi la Première Guerre mondiale a commencé en 1817

 

Alors que le centenaire de la Première Guerre mondiale approche à grands pas, une partie des médias et du microcosme historique va se tourner vers la « Der des Ders » afin d’y aborder les sujets les plus révélateurs. Traiter les aspects de ce conflit est une chose importante, mais que signifie-t-elle vraiment si on omet d’expliquer les éléments qui ont permis de fomenter ce terrible charnier ? Commémorer et comprendre, voilà les deux pôles véritable du devoir de mémoire. C’est pourquoi il faut se plonger dans une des prémisses des hostilités mondiales : la péninsule balkanique fut, tout au long du XIXe siècle, un terrain de jeu progressivement transformé en terrain de bataille où les aspirations nationales et les arbitrages diplomatiques se sont continuellement opposés avant de plonger l’Europe dans le premier conflit généralisé de l’histoire. Retour sur des territoires contestés et sans cesse partagés qui, sur les restes de l’Empire ottoman, ont été le lieu de tous les irrédentismes possibles.

La péninsule des Balkans, alors sous domination ottomane au début du XIXe, fut le théâtre d’une émancipation des peuples faisant écho aux valeurs de la Révolution française. Véritable zone tampon entre les grandes civilisations, les Balkans sont une région abritant des groupes ethniques multiples si l’on tient compte du critère linguistique (des Slaves, des Grecs, des Albanais ainsi qu’un certain nombre de Latins, principalement en Roumanie) ou confessionnel (les chrétiens orthodoxes sont présents en majorité dans la péninsule ainsi que de nombreux musulmans et de chrétiens).

Éveil des peuples et des « nations » balkaniques

La Porte — terme désignant le siège du gouvernement du sultan —, s’est trouvée incapable de maintenir ses provinces périphériques sous son joug (autonomie de la Serbie en 1817, indépendance grecque en 1830, formation de la Roumanie en 1859) et n’a cessé de reculer territorialement dans la péninsule balkanique. Malgré le système institutionnel du millet, qui accordait une autonomie à certaines régions selon une administration religieuse, l’émergence de l’idée « nationale » a favorisé la lente déstructuration d’un Empire de plus en plus faiblissant.

Balkans

Plusieurs grandes idées de la « nation » vont alors laisser leur empreinte sur les pratiques politiques et les motivations de la politique extérieure des nouveaux États ou des États en devenir. Le principe de « nationalité », plus basé sur le principe d’une « nation » formant l’État que sur celui d’un Etat qui forme la « nation », s’est alors polarisé sur des critères avant tout religieux, linguistiques, ethniques et historiques. Alors que, à l’image de la mosaïque des peuples que sont les Balkans, de nombreux séparatismes se sont formés autour de territoires relativement petits, les « grandes idées » nationales ont peu à peu bousculé le fragile équilibre balkanique afin de pousser les populations à l’émancipation selon des critères se voulant englobant. Ainsi, la Megáli Idéa grecque forgée au milieu du XIXe siècle et le panslavisme russe ont cherché à forcer les peuples balkaniques au séparatisme en arguant du critère historique pour la « Grande Idée » grecque (il s’agissait de réunir tous les Grecs en un seul État dont Constantinople serait la capitale) et culturel pour le panslavisme (le panslavisme visait à rassembler politiquement les peuples slaves en raison de leur identité culturelle, linguistique et sociale proche). Politiquement, il fallait avant tout affaiblir l’Empire ottoman tout en légitimant ses visées politiques. En ce sens, le Traité de Berlin de 1878 procède à l’intrusion des grandes puissances dans les affaires balkaniques.

Les grands traités et la mise en place du processus de « balkanisation »

Le 3 mars 1878, après un conflit d’un an entre la Russie tsariste et la Porte provoqué par la pénétration du panslavisme dans les Balkans, un premier traité — dit de San Stefano — est alors soumis à l’Empire ottoman qui subit une première grande opération de démantèlement de ses territoires dans les Balkans. Ce traité, motivé officiellement par la protection des populations chrétiennes balkaniques, force les autorités ottomanes à reconnaître l’indépendance d’une « Grande Bulgarie », de la Serbie, du Monténégro et de la Roumanie tout en cédant l’autonomie à la Bosnie-Herzégovine. Pour empêcher la pénétration russe dans les Balkans, un nouvel arbitrage eut lieu la même année à Berlin à la demande de l’Empire d’Autriche-Hongrie — qui était une autre puissance pluriethnique ayant des visées territoriales dans la péninsule balkanique — et de l’Angleterre.

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Le Congrès de Berlin – Au centre, Otto von Bismarck entouré de ses homologues représentant la Russie et l’Autriche-Hongrie, à droite en retrait, on aperçoit les représentants de l’Empire ottoman

Le Congrès de Berlin, animé par les grandes puissances occidentales (Royaume-Uni, France, Allemagne, Autriche-Hongrie, Russie) ne laissa que peu de place aux demandes des plénipotentiaires envoyés par la Porte. Le vaste Empire assiste alors à un second découpage de son territoire reconnaissant l’indépendance de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro. Plusieurs clauses placent des territoires indépendants sous le contrôle des grandes puissances présentes lors du Congrès : l’Autriche-Hongrie contrôle par exemple la construction des voies ferrées en Serbie ainsi que des voies terrestres dans le Monténégro. La « Grande Bulgarie » constituée lors du traité de San Stefano subit une opération d’éclatement permettant à l’Empire ottoman de retrouver une continuité géographique dans les Balkans. Enfin, la Bosnie-Herzégovine devient un territoire autonome mais administré par l’Autriche-Hongrie.

Les visées du traité de Berlin sont multiples. D’une part, il permet de sauver un Empire ottoman faiblissant afin de lutter contre la propagation des idées panslavistes. D’autre part, ce dernier voit apparaître la fragmentation territoriale des Balkans selon des critères de « race » plus que selon des critères religieux. Mais surtout, en signant la création de petits États faibles et rivaux, les puissances européennes ont pu inaugurer le processus de « balkanisation ». La tutelle européenne, guidée par le principe de « diviser pour mieux régner », a alors modifié l’équilibre géopolitique balkanique en préférant jouer sur les discordes liées aux irrédentismes de ces nouveaux États. C’est ce que souligne dès 1926 le géopoliticien Jacques Ancel, qui explique dans son analyse Peuples et Nations des Balkans qu’il est « impossible de comprendre la politique interne de ces peuples si l’on oublie le rôle des puissances européennes ». Retour sur des premières années d’indépendance tourmentées.

Les affaires balkaniques après le Congrès de Berlin

Loin d’accorder les nations balkaniques entres elles, le traité de Berlin a favorisé les crises diplomatiques en raison de tracés frontaliers jugés comme arbitraires. C’est l’exception qui confirme la règle : le seul point d’accord entre les États balkaniques revient à dire que les frontières dictées par le traité sont inacceptables.

« La province macédonienne, alors sous domination ottomane elle aussi, fut le terrain de jeu de l’irrédentisme de ses pays frontaliers qui trouveront chacun de multiples justifications historiques pour légitimer leurs prétentions. »

Ainsi, la crise bulgare de 1885 ouvre le bal des grandes crises balkaniques de la fin du XIXe siècle. L’État bulgare, s’appuyant tour à tour sur l’influence russe ou austro-hongroise, a alors pris le soin de reconstituer la « Grande Bulgarie » slave du traité de San Stefano aux dépens d’un Empire ottoman incapable de réagir. Après une guerre désastreuse menée par la Serbie d’un Milan Ier souhaitant détourner sa population des problèmes internes de son pays — avec l’assentiment de l’Autriche-Hongrie —, l’unification de la Roumélie orientale (une province administrée indirectement par la Porte) à la Bulgarie fut entérinée par le traité de Bucarest le 3 mars 1896. La Bulgarie fait alors figure de « nouvelle Prusse » ayant réussi à s’unir par la force, ce malgré les malveillances russes et austro-hongroises à son égard. Plus au sud, une autre région particulièrement riche ethniquement va secouer le colosse aux pieds d’argile qu’est l’Empire ottoman.

La province macédonienne, alors sous domination ottomane elle aussi, fut le terrain de jeu de l’irrédentisme de ses pays frontaliers qui trouveront chacun de multiples justifications historiques pour légitimer leurs prétentions. Ainsi, les Bulgares souhaitent rattacher cette province que le traité de San Stefano leur avait accordée, les Serbes voient dans la « vieille Serbie » (le Kosovo) un territoire qui leur revient de droit, les Grecs rappellent le glorieux passé macédonien durant la période hellénique alors que les Roumains expliquent que les Koutzo-Valaques, habitant dans la région, sont un peuple latin avec qui ils partagent un passé commun.

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Abdülhamid II, sultan de 1876 à 1909

Face à cette situation, les Ottomans soutiendront les Koutzo-Valaques, trop faibles pour réussir leur irrédentisme mais assez pour contrer celui des autres protagonistes à leurs yeux. Ils s’appuieront également sur la population albanaise qu’ils avaient écrasée lors de leur soulèvement en 1878 à Prizren. Si aucun de ces pays ne tient compte du brassage ethnico-religieux qui a formé cette mosaïque si particulière en Macédoine, la population macédonienne a elle de bonnes raisons de se soulever face à une tutelle ottomane dont les ressorts du pouvoir sont complètement féodaux au sein de sa région. Là encore, de nouveaux arbitrages diplomatiques ont été mis à mal par des revendications locales inconciliables.

Alors que l’Autriche-Hongrie et la Russie décident de maintenir le statu quo en Macédoine afin de ne pas provoquer de situation explosive dans les Balkans, de nombreux actes de résistance anti-Ottomans se font alors sentir à partir de 1902, date à laquelle les empereurs ont renouvelé leur décision. La Macédoine, complètement ravagée par une lutte entre les différents groupes terroristes et les bandes irrégulières ottomanes, devient alors le théâtre d’un arbitrage européen en accord avec le sultan qui, en sous-main, fait tout pour exacerber les tensions entre les différents irrédentismes en jouant sur le facteur religieux. Le conflit macédonien, prenant la forme d’une vendetta incontrôlable, s’étend alors progressivement au-delà des frontières pour opposer différents États et groupes ethniques et religieux entre eux. La poudrière balkanique, loin de s’apaiser, prend alors une envergure sans pareil.

1908-1913 : le feu aux poudres

Alors que les grandes puissances s’étaient détournées des affaires balkaniques en raison de difficultés dans leur politique extérieure, l’Empire austro-hongrois ainsi que l’Empire ottoman vont forcer le conflit pour des raisons opposées. Ce dernier, bousculé par la révolution nationaliste des Jeunes-Turcs, cherche alors à imiter les modèles occidentaux en modernisant un pays sous forme d’État-nation. Pour cela, la révolution cherche à développer un patriotisme ottoman qui chercherait à mettre tous les sujets ottomans à égalité. Bien que Enver Pacha, alors chef de la révolution, déclare qu’« il n’y a désormais plus de Bulgares, de Grecs, de Valaques, de Juifs, de Musulmans ; nous sommes tous fiers d’être Ottomans », le programme d’ottomanisation s’applique en fait à imposer la langue turque dans son empire afin de lutter contre les irrédentismes locaux. Pire encore pour les peuples balkaniques, la Porte atteint leur autonomie en les désarmant.

Pourtant, la tendance dans les Balkans n’est pas au rattachement au vieil Empire. En effet, l’Autriche-Hongrie, qui administre la Bosnie-Herzégovine, veut absolument la rattacher à son empire. L’Empire austro-hongrois projette avant tout de briser l’élan nationaliste serbe, qui cherche à fédérer tous les Slaves du sud — les Yougoslaves — au sein d’une « Grande Serbie ». En 1908, de façon concertée, l’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine alors que celui qui se proclame tsar de Bulgarie — l’ancien prince Ferdinand — rompt les liens de vassalité de son État avec la Porte. Non content de ce coup-double, l’Empire ottoman entreprend alors un boycott économique dont les résultats sont concluants.

« En raison du contrepoids formé par la Triple Entente et des alliances scellées entre la Russie et la Bulgarie, l’Allemagne a alors choisi de renforcer ses liens économiques avec un Empire ottoman vu comme le dernier rempart possible contre le regain d’influence russe dans la péninsule balkanique. »

Déjouée par des promesses austro-hongroises non tenues, la Russie n’entend pas en rester là quand elle réalise que l’annexion de la Bosnie-Herzégovine ainsi que l’indépendance bulgare ne seront pas traitées internationalement. Elle réalise aussi que la Serbie, un pays dont elle réclame être la protectrice, veut l’entraîner dans une guerre pour remettre en cause le traité de Berlin que l’Empire ottoman a sabordé en excitant les nationalismes balkaniques. Les grandes puissances, qui ne veulent pas d’une guerre, cherchent alors à temporiser. A la suite d’échanges diplomatiques, la Russie devient alors la garante de la dette bulgare, alors que la Serbie accepte de ne plus jeter son dévolu sur la Bosnie-Herzégovine.

Les événements vont alors précipiter un conflit qui était latent depuis l’instauration d’un équilibre fragile lors du Congrès de Berlin. La Triplice, alors constituée de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie afin de profiter d’un éventuel démembrement des Balkans et d’un partage de l’Afrique du Nord, faisait face à une Triple Entente plus fragile formée par la France, le Royaume-Uni et la Russie. En raison du contrepoids formé par la Triple Entente et des alliances scellées entre la Russie et la Bulgarie, l’Allemagne a alors choisi de renforcer ses liens économiques avec un Empire ottoman vu comme le dernier rempart possible contre le regain d’influence russe dans la péninsule balkanique.

A la marge de ce fragile équilibre mondial, les anciens pays sous domination ottomane avaient longtemps esquissé un projet d’union des peuples yougoslaves. Seulement, les irrédentismes des différents États — la Bulgarie en premier lieu — ainsi que les manœuvres russes et austro-hongroises avaient bloqué toute possibilité d’alliance entre les États des Balkans. C’est la crise macédonienne, alors provoquée par une politique d’ottomanisation forcée ayant pour but l’effacement des identités locales, qui a allumé le brasier. Les États balkaniques sont forcés de s’entendre sur une partition de la Macédoine, qui serait la seule option possible à leurs yeux pour empêcher l’ottomanisation de ce territoire. Les quatre États chrétiens — Bulgarie, Serbie, Grèce et Monténégro — se recentrent autour d’une alliance censée partager la Turquie d’Europe tout en empêchant de former une « Grande Albanie » à majorité musulmane. Surtout, on voit là le premier signe d’une autodétermination des États balkaniques qui pensent avoir les moyens de régler seuls cette question. Les puissances européennes tentent alors d’empêcher la formation d’une ligue balkanique — y compris la Russie qui avait amorcé cette alliance — mais ne parviennent qu’à maintenir le statu quo. C’est alors le Monténégro qui, suivi par la Serbie, la Bulgarie puis la Grèce, déclare la guerre à l’Empire ottoman. Les quatre États, qui ont formulé une demande d’autonomie des territoires ottomans d’Europe avec un découpage respectant les différentes nationalités, enfoncent alors les Balkans dans un premier conflit généralisé à partir d’octobre 1912.

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La poudrière balkanique agite l’Europe

Malgré les tentatives françaises et anglaises pour maintenir la paix, le conflit fait rage. Alors que les grandes puissances pensent que cette guerre sera un simple ban d’essai pour leur matériel et que la victoire ottomane sera rapide, l’inverse se produit. Malgré des alliances construites autour de vagues partages, les États balkaniques mènent une guerre de libération qui conduit l’armée ottomane inexpérimentée à une lourde débâcle. L’Europe, qui n’a pas été consultée par les protagonistes — c’est une première —, reste bouche-bée. Une première médiation est alors proposée par les puissances européennes qui dictent leurs conditions : l’Albanie doit devenir une nation autonome dont les puissances européennes seraient les garantes, ses frontières doivent être discutées ; l’Autriche-Hongrie ne veut pas que la Serbie pose pied en mer Adriatique et attend officieusement l’incident qui lui permettrait d’écraser les armées serbes ; les Russes ne veulent pas que Constantinople soit atteinte par la guerre. Après un premier armistice encouragé par les européens, le conflit reprend en raison des manœuvres de bellicistes turcs, lesquels arguent que les pays balkaniques représentent une menace pour le monde musulman. La Porte, dont les armées se sont faites reboutées par les armées de la Ligue balkanique, est forcée d’accepter l’armistice le 14 avril 1913.

Le 30 mai, le traité de Londres met sur papier le partage de la partie européenne de l’Empire ottoman. Si la Roumélie ottomane revient aux pays de la Ligue à l’ouest de la ligne Enos-Midia, la répartition des territoires n’est pas clairement définie. Autre point important, un État albanais sous tutelle européenne — dont les frontières ne sont pas encore fixées — est créé. Les pays de la Ligue sont insatisfaits par le partage opéré lors de l’arbitrage européen, une deuxième guerre se profile. Si la ligne directrice des pays de l’Entente reste la même (« les Balkans aux peuples balkaniques »), l’Autriche-Hongrie et l’Italie lorgnent quant à eux sur l’Albanie. Non satisfaits du partage opéré, Serbes et Grecs veulent obtenir des territoires détenus par des Bulgares, lesquels réclament des territoires détenus par ces derniers, notamment par la Serbie. La Roumanie, qui convoite aussi des territoires bulgares, ainsi que l’Empire ottoman, qui a soif de revanche, s’allient alors aux nouveaux ennemis du tsar Ferdinand. Enfin, l’Autriche-Hongrie veut entrer dans la danse afin de mater l’irrédentisme serbe, mais reste dans ses positions sur demande allemande.

Malgré une tentative d’arbitrage du tsar russe, le conflit éclate le 16 juin et voit les troupes bulgares se faire écraser en à peine quinze jours. Ces derniers, floutés par leur victoire étincelante lors du premier conflit balkanique, font appel à une médiation russe que l’Allemagne n’entend pas accepter. Un arbitrage est alors organisé par le roi roumain, Carol, qui convoque les représentants des belligérants afin de signer un armistice. Le 10 août, le traité de Bucarest signe le recul des territoires bulgares qui seront à nouveau amputés par le traité de Constantinople le 29 septembre de la même année. Ces événements constituent alors la première « catastrophe nationale » bulgare qui sera suivie d’une seconde après leur défaite lors de la Première Guerre mondiale.

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Gavrilo Princip, l’homme qui a allumé la dernière mèche

Alors que toutes les frontières ne sont pas réglées — l’Albanie reste occupée par des troupes serbes et grecques —, l’Europe, qui se prépare à un conflit généralisé, peine à répondre aux multiples demandes d’arbitrage inconciliables. Surtout, on observe que les clivages religieux ont laissé la place à des clivages territoriaux bien plus meurtriers. Les grandes puissances ont alors pu observer l’efficacité de leurs armes dans la série de conflits la plus violente du début du XXe siècle sans avoir les moyens — ni forcément l’envie — d’y mettre fin. Ces deux conflits sont aussi le lieu de massacres de masse par tous les belligérants qui ont déchargé des années d’amertume sur les populations civiles, le plus souvent sans distinction d’âge ni de sexe. Une épuration sanglante préfigure alors l’idée qu’il est possible d’empêcher à certaines populations d’habiter « leur » territoire en raison d’une appartenance ethnique, religieuse ou nationale, laissant aux populations le choix entre « la valise ou le cercueil ». Le 18 juin 1914, la poudrière fit exploser le premier conflit mondial lorsque Gavrilo Princip, un nationaliste serbe, assassina l’héritier de l’Empire austro-hongrois et sa femme à Sarajevo, afin de laver les ingérences commises par l’Empire central dans les Balkans.

Près d’un siècle après la fin de la Deuxième Guerre balkanique, que reste-t-il de cette poudrière ? Deux guerres mondiales et la mise en orbite permanente des grandes puissances environnantes : Italie, Allemagne, URSS, Angleterre ont chacun cherché à contrôler certaines régions balkaniques en alimentant les animosités nationales, religieuses ou politiques lors de l’avènement des systèmes totalitaires. Un siècle après, les quatre empires sont tombés mais les ingérences des grandes puissances — plus sur leur fond que sur leur forme — n’ont pas réellement cessé. Les nationalismes continuent à fédérer et ce malgré la politique d’intégration prônée par l’Union européenne qui a du mal à faire oublier les exactions commises durant la « troisième guerre balkanique ».

On observe alors que les grandes puissances font et défont les régimes, tantôt à leur image, tantôt dans la forme la plus stable à leurs yeux. A travers son maintien ou son démantèlement, ces dernières ont cherché à mettre la main sur les restes d’un Empire ottoman déliquescent. Entre arbitrages, ingérences et temporisations, chaque action diplomatique a reflété les ambitions du moment des grandes puissances, sans réellement tenir compte des populations locales et des effets de leur politique à leurs encontre. Cent ans après, une autre poudrière agite toujours l’Europe. Il s’agit assurément d’un Proche-Orient où la stabilité peine à être assurée et où les peuples sont très loin d’être ménagés. Cette région, elle aussi construite par les grandes puissances sur les vestiges de l’Empire ottoman, a de plus en plus tendance à mêler des dynamiques inconciliables et incontrôlables pour des superpuissances bloquées entre la volonté de maintenir l’ordre mondial et celle de laisser les peuples disposer d’eux-mêmes.

Pierre Salmon, article publié dans Ragemag le 24/10/2013.

 

 

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