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Pierre Lemaitre décroche le prix Goncourt 2013 pour «Au revoir là-haut»

Pierre Lemaitre, primé avec le prix Goncourt 2013 avec "Au revoir là-haut" (Albin Michel).

 

C’est Pierre Lemaitre, 62 ans, la révélation de cette rentrée, qui a été couronné avec le plus prestigieux prix littéraire en France, au douzième tour par six voix contre quatre. Déjà un best-seller dans les librairies, Au revoir là-haut (Albin Michel) raconte l’histoire de deux soldats rescapés de la Première Guerre mondiale qui se trouvent confrontés à une France d’après guerre aussi cruelle que les batailles militaires. Une fresque sur les blessures provoquées par la guerre et sur la nature humaine dans un système défaillant, peuplé de lâches décorés, d’innocents malmenés et de profiteurs de guerre.

Au revoir là-haut est un roman historique qui trouve un écho étonnant avec l’actualité d’aujourd’hui. Et cela pas uniquement, parce que le prix Goncourt est décerné entre la Toussaint et le 11 Novembre. La distinction de ce livre parlant de la Première Guerre mondiale a lieu à l’approche des commémorations de la Grande Guerre, et également peu de temps après le retrait des troupes françaises de l’Afghanistan et la guerre menée au Mali. Pierre Lemaitre nous tient en haleine avec un chapitre de la Première Guerre mondiale très rarement abordé. Il ne parle pas des années de combat entre 1914 et 1918, mais nous fait revivre la situation terrifiante des soldats qui avaient survécu à cette boucherie qui avait causé quotidiennement mille morts pendant cinquante mois. L’écriture très visuelle et scénique creuse dans les abîmes humains de cette époque 1918-21.

L’idée de la fin de la guerre

« Novembre 1918. Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. » L’entrée du roman est magistrale. Des mots qui éclatent comme des obus au front. Dans les tranchées, il y a ceux qui aspirent à une fin rapide pour sortir vivant de cette souffrance atroce, et les autres, comme Henri Audray-Pradelle, doté d’une allure aristocratique et brutale, profiteur de la guerre et qui, après l’armistice, se lance presque naturellement dans le marché des cadavres militaires : « L’idée de la fin de la guerre, le lieutenant Pradelle, ça le tuait. »

Sous ses ordres se trouvent Albert Maillard et Édouard Péricourt. Albert, « un garçon mince, de tempérament légèrement lymphatique, discret… avant la guerre, il était caissier dans une filiale de la Banque de L’Union parisienne. » Totalement tombé sous l’emprise de sa mère, ce n’est qu’avec la guerre et grâce à Cécile, sa future épouse, qu’il a réussi à se libérer de l’autorité maternelle : « la passion tout de suite, les yeux de Cécile, la bouche de Cécile, le sourire de Cécile, et puis forcément, après, les seins de Cécile, le cul de Cécile, comment voulez-vous penser à autre chose. » Quant à Édouard, c’est « le genre de type qui a de la chance ». Issu d’une famille bourgeoise, il s’exprime dans le dessin, un art que son père (« le genre de types que les crises enrichissent ») avait toujours considéré comme « une dépravation de syphilitique ». Blessé dans la tranchée, il rêve des beautés évanescentes de Botticelli et sauve la vie d’Albert au prix de sa propre défiguration.

Quand la gloire devient encombrante

Après la guerre, les morts pour la patrie, devenus trop nombreux, deviennent encombrants. Dans les cimetières, il n’y a plus assez de place pour cette gloire devenue trop coûteuse et douloureuse pour ceux qui veulent faire leur business en paix. Alors, au niveau du commandement et du gouvernement, le consensus national bascule et la stratégie se résume dorénavant à la question: comment peut-on s’en débarrasser? Suivent alors des appels (truqués) pour des monuments aux Morts, des cercueils à bas prix et trop petits pour les morts entassés ou des souscriptions fictives avec des profits réels. De l’autre côté, les blessés et invalides aussi gênent de plus en plus. Ils seront culpabilisés et exploités par les profiteurs de la guerre.

Les « héros » officiels (aujourd’hui souvent très contestés) de la Première Guerre mondiale se retrouvent concentrés dans la figure très ambiguë du général Morieux: « Fusionnez les portraits de Joffre [partisan de la stratégie de l’“offensive à outrance“, coûteuse en vies pour des résultats médiocres sur le terrain, ndlr] et de Pétain avec ceux de Nivelle, de Gallieni et de Ludendorff, vous avez Morieux. » Et pourtant, ce n’est pas un roman sur la Première Guerre mondiale. Les batailles de la Marne, de la Somme ou de Verdun restent des figurants pendant ces 567 pages.Au revoir là-haut représente une fresque sur l’éternelle faillibilité de la nature humaine : Le général qui se montre prêt à envoyer une balle dans le dos de ses soldats pour provoquer une dernière bataille glorieuse contre les Allemands quelques jours avant l’amnistie. La soeur qui fait naufrage, malmenée et enlaidie par la « guerre » familiale entre son père riche (et « rigide comme un Allemand ») et son frère égocentrique, sensible et surtout homosexuel qui fait honte à cette famille de la grande bourgeoisie. Après avoir vécu plusieurs fois la mort, les deux jeunes vétérans entament à leur tour l’arnaque de leur vie.

Les bons côtés de la guerre

Lemaitre restitue minutieusement le cynisme qui dominait l’époque: « Certes, la guerre avait été meurtrière au-delà de l’imaginable, mais si on regardait le bon côté des choses, elle avait aussi permis de grandes avancées en matière de chirurgie maxillofaciale. » Ou quand, trois semaines après l’armistice, les soldats qui attendent toujours leur démobilisation et leur argent subissent des rumeurs comme quoi « les Parisiens vont bientôt se rendre en excursion avec le Petit Journal sur les champs de bataille du côté de Reims. » Et pendant ce temps, Pradelle, promu capitaine, réussit avec des sous-tables à gagner des millions, Albert survit avec des campagnes de dératisations où il gagne 25 centimes le rat crevé ou subit l’humiliation en tant que „homme-sandwich“ qui porte des panneaux de réclame dans les rues. « Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »

Les caractères construits par Lemaitre sont multiples, bien ficelés, ni trop voyants, ni trop sombres et pourtant, la misère est palpable à chaque page. Avec quelques personnages, l’auteur réussit à esquisser toute une époque et les effets dévastateurs de la guerre sur les corps, les esprits et les âmes d’une génération : Albert Maillard « avait un visage attendrissant. Une balle lui avait éraflé la tempe droite pendant la Somme. Il avait eu très peur, mais en avait été quitte pour une cicatrice en forme de parenthèse qui lui tirait légèrement l’oeil de côté et qui lui donnait un genre. » Quant au beau et grand Édouard Péricourt, à 24 ans, la moitié de sa tête sera éclatée par un obus (qui « lui a emporté toute la mâchoire inférieure. En dessous du nez, tout est vide »), mais il refuse la proposition d’une intervention esthétique. Il préfère souffrir sans visage et avec une fausse identité qu’être condamné à revivre dans l’ombre de son père.

Pierre Lemaitre nous confronte tantôt avec le point de vue de l’époque, tantôt avec celui d’aujourd’hui. Ce qui crée parfois une empathie douteuse avec le passé. Lemaitre cherche la complicité avec le lecteur, parfois d’une façon trop explicite : « Pour nous, aujourd’hui, Albert Maillard ne semble pas très grand, un mètre soixante-treize, mais pour son époque, c’était bien. » « Pour nous, cette Cécile, ce serait une jolie fille, rien de plus… Tenez, prenez sa bouche et mettez-vous un instant à sa place, à notre Albert. »

Pierre Lemaitre, du polar au roman

Né le 19 avril 1951 à Paris, Pierre Lemaitre a été maintes fois couronné : du Prix du premier roman du festival de Cognac en 2006, jusqu’au Prix du polar francophone de Montigny-lès-Cormeilles en 2009 ou le Prix des lecteurs Policiers du Livre de poche en 2012. Avec son nouveau roman, il est loin de son premier livre Travail soigné qu’il avait consacré à ses maîtres comme Bret Easton Ellis, James Ellroy ou William Mc Ilvanney.

Jusqu’ici une figure de proue du polar français, Pierre Lemaitre conquiert cette fois ses lecteurs en tant que romancier brillant. Néanmoins, sa recette de succès issue du polar reste à l’oeuvre avec cette histoire qui nous tienne en haleine jusqu’au bout. Son style donne priorité à un langage à la fois direct et puissant, neutre et simple. La construction du récit, avec des scènes qui s’imbriquent les unes avec les autres, gorgées de rebondissements, de duels, de petites trahisons et jalousies au détriment de la grande Histoire donne au roman un aspect évident de polar. Ou quand Lemaitre jongle avec les points de vue en nous empêchant réellement de nous identifier à une personne. Même l’Allemagne, l’ennemi éternel, reste dans ce roman presque un détail. Dans cette France d’après-guerre décrite dans le livre, les Français s’avèrent bien plus dévastateurs pour les rescapés de la guerre que les « Boches » haïs : « L’adage selon lequel le véritable danger pour le militaire, ce n’est pas l’ennemi, mais l’hiérarchie ».

Le réel et la fiction

Malgré un gros travail dans les archives et bibliothèques, Au revoir là-haut n’a pas l’ambition d’être un roman qui déterre l’histoire réelle de la Première Guerre mondiale, mais plutôt d’élaborer des personnages crédibles qui respirent leur époque. Pendant que les faits relatés du scandale des exhumations militaires sont effectivement basés sur une affaire qui avait éclaté en 1922, l’escroquerie concernant les monuments aux Morts reste fictive, admet Pierre Lemaître dans son épilogue: « Ainsi, l’un des faits est réel, l’autre non, ç’aurait pu être l’inverse ».

Déjà avant le prix Goncourt, Au revoir là-haut possédait tous les traits d’un grand roman, sans s’imposer comme la grande fresque de la Première Guerre mondiale. On est loin de la force d’Orages d’acier d’Ernst Jünger, publié en 1920, de l’oeuvre L’Adieu aux armes“ (1929) d’Ernest Hemingway ou du Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline.

Un roman dédié aux morts, de toutes nationalités, de la guerre 14-18 et en particulier au soldat Jean Blanchard, fusillé pour traîtrise en 1914 et réhabilité en 1921, dont les derniers mots avant sa mort ont fourni à l’auteur le titre du roman.

(Siegfried Forster, article publiéle 4/11/2013 sur Rfi.fr)

 

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