Hommage à Genevoix

Genevoix : Le Témoin. Par Jean Norton-Cru

Je me souviens de Ceux de 14 vous propose de redécouvrir l’Hommage à Maurice Genevoix édité en 1981 par le Comité National du Souvenir de Verdun « Une jeunesse éclatée, de La Vaux-Marie aux Eparges », et réalisé par Monsieur Gérard Canini, agrégé de l’Université.

L’association remercie infiniment le Mémorial de Verdun pour son aimable autorisation.

Genevoix : Le Témoin. Par Jean NORTON-CRU

Parmi tous les auteurs de la guerre, Genevoix occupe le premier rang, sans conteste. Ce n’est point là une opinion dogmatique, ce n’est pas l’expression d’un goût individuel. Cela n’a rien de commun avec le jugement d’un lecteur qui préfère un roman à un autre, lequel sera préféré par d’autres lecteurs. C’est plutôt le jugement qui accorde la mention très honorable à une seule d’entre plusieurs thèses parce qu’elle serait la seule à réunir un ensemble de qualités désirables dans un travail d’érudition, qualités que chacun pourrait constater pourvu qu’il ait la compétence et qu’il ait lu la thèse comme doivent se lire de tels travaux. De même je n’ai pas le moindre doute que tout historien, tout critique partagera mon opinion sur la prééminence de Genevoix dans le cas, peu probable je l’avoue, où il se serait préparé à motiver logiquement et comparativement son choix en prenant connaissance de toutes les œuvres entre lesquelles il fait choisir la meilleure. Que si l’on me demande de motiver mon jugement ici, je répondrais qu’il me faudrait résumer tout le reste de ce travail, car c’est ce livre entier qui explique mon choix. Dans tout ce que j’ai dit des œuvres médiocres, j’ai souligné les faiblesses les plus variées dont Genevoix est précisément exempt. Dans tout ce que j’ai dit des œuvres bonnes, j’ai fait valoir des qualités diverses qui se retrouvent chez Genevoix en nombre plus grand que chez les autres. Ans son œuvre de guerre Genevoix a révélé une conscience, une aptitude, un talent, je voudrais ajouter un génie, mais le mot ferait sourire, qui constituent un cas unique non seulement dans notre guerre, mais dans toute notre histoire. Qu’on se garde bien de mêler ici l’aptitude de romancier que Genevoix a pu révéler dans Raboliot ; cela n’a rien à faire avec la question. Il aurait pu comme Pézard ne rien écrire que son récit de guerre, ses qualités n’en seraient pas moins ce qu’elles sont ; son œuvre littéraire gêne plutôt le critique (pas moi) qui n’arrive pas à en faire abstraction pour juger l’auteur strictement sur se Pentalogie des Éparges.

Il faut bien le reconnaître, et rira qui voudra, Genevoix a le génie du récit de guerre et son œuvre est incomparable. Je sens trop qu’on ne peut pas me suivre parce qu’on n’a pas l’expérience du sujet, limité et pourtant si vaste, que je me suis appliqué à connaître depuis plus de dix ans. L’esprit ne peut pas juger dans l’absolu, il ne peut juger que par comparaison tantôt faite personnellement, tantôt acceptée des spécialistes, érudits, critiques. Quand nous jugeons une œuvre littéraire nous nous servons de l’expérience de toutes nos lectures et aussi de toutes les lectures et critiques d’un Sainte-Beuve et d’un Brunetière. Les jugements que l’on porte sur les livres de guerre, ceux que l’on a portés jusqu’à ce jour, me paraissent à moi, que l’on me pardonne, dénués de sérieux. On juge dans l’absolu, dogmatiquement, en suivant sa fantaisie d’un jour, sans base de comparaison, sans autorité qu’on puisse invoquer ; les lectures personnelles sont trop limitées pour constituer une expérience du sujet ; et il n’existe pas de Sainte-Beuve aux prodigieuses lectures dont on puisse emprunter les opinions sur les livres de guerre. Les critiques augmentent encore leurs chances d’erreur en partageant l’idée trop répandue que les livres de guerre sont de la littérature, un peu spéciale sans doute, mais que l’on peut juger avec et comme les romans. Ils seraient prêts à comparer Sous Verdun avec Les chouans, le récit du grognard dans le Médecin de campagne, le chapitre sur Fabrice à Waterloo, L’enlèvement de la redoute, La débâcle, Le désastre, les contes de guerre de Daudet et de Maupassant, etc. Ils ne voient pas qu’elle que soit la valeur littéraire de ces œuvres, leur valeur documentaire est nulle au point de vue guerre, comme est nulle la valeur du Sens de la mort, des Nouveaux Oberlé, de Dixmude. On ne saurait comparer Sous Verdun qu’à des œuvres de combattants décrivant des épisodes vécus : L’anabase, La guerre des Gaules, les récits de Joinville, les Mémoires de Monluc… mais surtout aux récits de troupiers et d’officiers subalternes depuis la Révolution. Si l’on trouve dans tout ce passé un seul auteur qui égale Genevoix, ou même l’un des dix meilleurs de notre guerre, j’aimerais le savoir, car si je n’ai pas tout lu dans ce passé, j’ai beaucoup cherché et je n’ai rien trouvé qui approche à la fois la probité et le talent de nos contemporains pour peindre le vrai visage de la guerre. Quand je dis que le génie de Genevoix est unique dans notre histoire, c’est que je suis prêt à le démontrer par la citation des textes. A quoi bon toute cette discussion ? En quoi serons-nous plus avancés s’il est démontré que Genevoix ou tel autre est le meilleur écrivain de la guerre ? Le fait a son importance : il n’est pas indifférent de savoir si le maximum de vérité s’obtient par la méthode Genevoix, la méthode Barbusse ou la méthode Jean des Vignes Rouges.

Quelles sont donc ces qualités de narrateur que je n’ai pas craint d’appeler le génie de Genevoix ? Il a su raconter sa campagne de huit mois avec la plus scrupuleuse exactitude, en s’interdisant tout enjolivement dû à l’imagination, mais cependant en ressuscitant la vie des évènements et des personnes, des âmes et des opinions, des gestes et des attitudes, des paroles et des conversations. Son récit est l’image fidèle d’une vie qui fut vécue, comme un bon roman est l’image d’une vie fictive mais vraisemblable. Aucun récit de guerre ne ressemble plus à un roman, si bien que certains critiques se sont demandé dans quelle mesure l’imagination avait aidé à romancer la réalité. Il n’en est rien ; si ces critiques avaient vécu la vie du front, ils l’auraient reconnue chez Genevoix, sans transposition ; s’ils avaient su appliquer au texte l’appareil critique de vérification dont je me sers at qui appliqué à d’autres œuvres n’en a laissé que des ruines, ils auraient vu que Genevoix sort de l’épreuve réhabilité de tout soupçon. CSS dialogues si nombreux, qui ne peuvent pas avoir été notés en sténographie et que l’on pourrait déclarer fictifs, sont en réalité une de ces réussites merveilleuses qui font penser au génie. Comparez-les aux dialogues des romans de guerre, évidemment artificiels, comparez-les aux quelques dialogues des souvenirs et vous trouverez ceux de Genevoix savoureux dans leur simplicité, exempts d’effort et d’esprit littéraires, adaptés aux personnages, poilus, civils ou officiers. Genevoix est doué d’une mémoire auditive qui lui a permis de retrouver les mots typiques de chaque individu, son accent, sa manière de discuter, tout son tempérament enfin qui se faisait jour dans ses paroles. Aucun écrivain de l’avant ou de l’arrière ,’a su faire parler les poilus avec un réalisme d’aussi bon aloi, un réalisme qui ne les idéalise pas plus qu’il ne les avilit. Verba volant... et l’on pourrait croire que les paroles vraies des poilus sont perdues à jamais faute de phonographes placés dans une niche du parapet. Mais au 106e leurs paroles impressionnèrent l’esprit spécialement doué d’un lieutenant qui sut les reproduire à temps, non pas dans leur mot à mot, mais dans la vérité essentielle de leur vocabulaire, de leur accent, de leur esprit. Nous autres combattants, nous avons une mémoire auditive qui ne nous permet pas de ressusciter les conversations comme Genevoix, mais qui nous rend capables de constater qu’ils sonnent vrai.

Il faudrait citer plusieurs pages de texte pour montrer la vérité des dialogues de poilus car leur simplicité honnête les rend bien moins caractéristiques que les phrases outrées de Sulphart ou de l’escouade de Barbusse. Pour les paroles de civils la tâche est plus facile. Qui ne reconnaîtra les Meusiens dans ces extraits ? « N’faut point en causer surtout. J’en aurai p’t’être bien d’aut’s pour vous, quand mes gélines les auront faits. Mais n’faut point en causer. Oh ! Mais non là (p.121). A matin me v’là de retour : y a plus d’place pour vous coucher, non ! … Et qu’est-ce que j’aurai pour moi coucher ? (p.305)… s’il vous serait possible de nous prêter une table. – C’est pour vous manger ? – Justement… En c’cas faut rester, là donc !… C’est une balle, n’est-ce pas ? – Oh ! Mais oui !… j’ai peur que l’vent y chasse la pluille… grand vent, grosse pluille… (p.307-13) Vous n’êtes pas du 165 ? De Verdéun ?…Tué ? – Oh ! Mais oui !… A matin encore, y avait d’son sang sur la dalle : ici là, tenez (p.339). » Celui qui a su enregistrer tant de particularités qui nous échappaient, mais qui retrouvées à la lecture, suffisent à faire surgie de l’oubli nos mois passés en secteur meusien, celui-là était un témoin exceptionnel. J’ai insisté sur l’abondance et la vérité de ces dialogues parce qu’ils sont d’une part un élément unique parmi tant de souvenirs, journaux et carnets, mais aussi parce qu’ayant toute la vie, le mouvement, l’intérêt du roman, ils peuvent sembler déplacés dans des mémoires vrais où l’auteur se défend de toute fiction, si innocente qu’elle soit ; ils peuvent, à tort, éloigner l’historien en quête de documents non containés par la fantaisie.

Si précieux qu’ils soient, ces dialogues nous donnent surtout l’atmosphère du front ; il y a d’autre part les faits, les actions des hommes, les sentiments de l’auteur, la guerre proprement dite, telle qu’un individu la voit, la sent, la subit. Le 24 septembre 1914, la compagnie se dirige vers la Tranchée de Calonne à la rencontre d’un ennemi vainqueur ; en route, on croise des blessés : « Des blessés se traînent, déséquipés… dépoitraillés, guenilleux, les cheveux collés de sueur, hâves et sanglants. Il sont improvisé des écharpes avec des mouchoirs à carreaux, des serviettes, des manches de chemises ; ils marchent courbés, la tête dolente, tirée de côté par un bras qui pèse, par une épaule fracassée ; ils boitent, ils sautillent, ils tanguent entre deux bâtons, traînant derrière eux un pied inerte emmailloté de linges. Et nous voyons des visages dont les yeux seulement apparaissent, fiévreux et inquiets, tout le reste deviné mutilé sous les bandes de toile qui dissimulent ; des visages borgnes, barrés de pansements obliques qui laissent couler le sang au long de la joue et dans les poils de la barbe. Et voici deux grands blessés qu’on porte sur des brancards, la face cireuse, diminuée, les narines pincées, les mains exsangues crispées aux montants de la civière ; derrière eux des gouttes larges marquent la poussière… « L’ambulance ? Où qu’y a l’ambulance ?… » Mes hommes, qui voient et entendent cela, s’énervent peu à peu. Ils disent : « C’est nous qu’on y va à présent. Ah ! Maleur ! » Des loustics plastronnent : « Eh ! Binet, tu les as numérotés, tes abatis ? – Ah ! Ma mère, si tu voyais ton fils ! » (p.87). Cette espèce de pétillement très faible… c’est la bataille acharnée vers laquelle nous marchons, et qui halète là, de l’autre côté de cette crête que nous allons franchir. Allons-y ; dépêchons-nous. Il faut que nous y lancions, tout de suite, au plein tumulte, parmi les balles qui filent raides et qui frappent. C’est nécessaire. Car les blessés qui s’en venaient vers nous, d’autres, d’autres, d’autres encore, c’est comme si, rien qu’en se montrant, avec leurs plaies, avec leur sang, avec leur allure d’épuisement, avec leurs masques de souffrance, c’est comme s’ils avaient dit et répété à mes hommes : « Voyez, c’est la bataille qui passe. Voyez ce qu’elle a fait de nous ; voyez comme on en revient. Et il y en a des centaines et des centaines qui n’ont pas pu nous suivre, qui sont tombés, qui ont essayé de se relever, qui n’ont pas pu, et qui agonisent dans les bois, partout. Et il y en a des centaines et des centaines qui ont été frappés à mort, tout de suite, au front, au cœur, au ventre, qui ont roulé sur la mousse et dont les cadavres encore chauds gisent dans les bois, partout. Vous les verrez, si vous y allez. Mais si vous y allez, les balles vous tueront, comme elles ont fait eux, ou elles vous blesseront, comme elles ont fait nous. N’y allez pas ! » Et la bête vivante renâcle, frissonne et recule. « Porchon, regardez-les » J’ai dit cela tout bas. Et tout bas aussi il me répond : « Mauvais, nous aurons du mal tout à l’heure ». C’est qu’en se retournant, il a, du premier regard, aperçu toutes ces faces anxieuses, fripées d’angoisse, nouées de grimaces nerveuses, tous ces yeux agrandis et fiévreux d’une agonir morale. Derrière nous, pourtant, ils marchent ; chaque pas qu’ils font les rapproche de ce coin de terre où l’on meurt aujourd’hui, et ils marchent. Ils vont entrer là-dedans, chacun avec son corps vivant (2) ; et ce corps soulevé de terreur agira, fera les gestes de la bataille ; les yeux viseront, le doigt appuiera sur la détente du lebel ; et cela durera, aussi longtemps qu’il sera nécessaire, malgré les balles obstinées, qui sifflent et chantent sans arrêt, et souvent frappent et s’enfoncent avec un horrible petit bruit mat qui fait tourner la tête, de force, et qui semble dire : « Tiens, regarde ! » Et ils regarderont, ils verront le camarade s’affaisser ; ils se diront : « Tout à l’heure, peut-être, ce sera moi ; dans une heure, dans une minute, pendant cette seconde qui passe, ce sera moi ». Et ils auront peur dans toute leur chair. Ils auront peur, c’est certain, c’est fatal ; mais ayant peur, ils resteront. Et ils se battront, corps dociles, parce qu’ils éprouveront que cela est dû, et aussi, parbleu ! Parce qu’ils sont des hommes (p.88-9).

Chez cet esprit si objectif qu’est Genevoix, ce passage est une exception, et l’on dirait que c’est de la littérature, surtout cette prosopopée des blessés. Mais ne voit-on pas que cette forme littéraire n’est qu’un moyen pour rendre sensible aux non-combattants la grande vérité psychologique, la réaction naturelle du soldat au contact de la bataille ? Il faut avouer que le moyen choisi est très efficace et n’entraîne aucune déformation. Ce que Genevoix nous donne ici, manque totalement chez Barbusse et Dorgelès. Cette carence est si étonnante que je me suis souvent demandé si les deux romanciers avaient jamais vu le feu ; comment expliquer qu’ils aient omis ce qu’il y a de plus terrible dans la vie du soldat ? On s’explique en tout cas leur réputation, lancée par des critiques non-combattants, pour qui les souffrances du soldat ne peuvent être que la boue et la misère. Étranges réalistes en vérité qui omettent la réalité la plus essentielle ; étranges pacifistes qui oublient d’accuser la guerre de ce qu’elle a de plus barbare, de plus intolérable, de plus inhumain ! Voilà comment la critique de la guerre se trouva lancée sur une fausse voie, par la faute des publicistes trop âgés pour combattre qui ont cru savoir juger les œuvres et qui ont établi des réputations au rebours des mérites. Quel malheur qu’ils n’aient pas compris leur incompétence ! Comme on verrait plus clair aujourd’hui s’ils avaient su se taire !

A la scène que nous avons citer on peut en comparer une autre (p.321-4), datée du 28 octobre, qui décrit les blessés de l’autre régiment de la brigade entassés sur une carriole. L’auteur va les voir à leur passage dans le cantonnement ; il s’agit d’une de ces attaques partielles de 1914, d’une absurdité à nous rendre sceptiques aujourd’hui. « Le premier que je vois est à genoux… le cou tendu et la face tournée vers le sol… du sang poisse les deux joues, crevées de plaies rondes pareilles à des mûres écrasées ; les moustaches pendent comme des loques rouge sombre, et l’on aperçoit au-dessous, d’un rouge vif de sang frais, un vague trou qui est la bouche. Quelque chose bouge là-dedans, comme un caillot vivant, et de toute cette bouillie un bégaiement s’échappe… « Et vous, dis-je à un autre, où êtes-vous blessé ? »… L’homme, un caporal, me répond d’une voix mesurée… A celui-là je puis parler… « Un ordre est venu : vous attaquerez à quatre heures, devant vous. A quatre heures nous sommes montés ; les mitrailleuses boches ont tiré ; elles nous ont sonné, et voilà. – Mais nos canons ?… – Silence. Ah ! Pardon ! Quelques obus de 90, mais dans notre dos… » Le caporal sourit en me disant cela. Évidemment cet homme n’est pas dupe. Mais la chance qu’il a eue d’être blessé, la certitude du bien-être imminent étouffent en lui toute force d’indignation… « Notre lieutenant, tenez ! Il a pris la cisaille… et il est parti devant, tout seul, pour couper leurs barbelés. – A quatre heures après-midi ? En plein jour ? – Oui. Mais il y est resté »… (Quelques heures après) : « Pas de relève cette nuit : le 132e n’a pas accompli sa tâche ; il reste au ravin jusqu’à nouvel ordre ».

Cinq jours avant Genevoix était en ligne et notait ceci : « Toujours pareil, en effet. Toujours le même dogmatisme raide, la même fate confiance en soi, la même impuissance à se soumettre aux faits… Je rédige une note… je dis ce que je viens de voir, sèchement, mais sans rien omettre… et je sollicite sur un ton pressant, l’autorisation de tirer… Bah ! Autant en emporte le vent… Là-bas, on sait mieux que nous ce qui se passe au ravin des Éparges. On a des plans, dressés à grand renfort de tire-lignes et de curvimètres, de vastes plans multicolores où des méandres rouges figurent les tranchées et les boyaux ennemis… On a des plans et des idées à quoi l’on tient. Vieilles idées ; idées solides, et qui ont cela d’admirable qu’elles asservissent le réel, que le réel doit accepter leur loi sous peine de ne plus être. Ma pauvre petite note ! Pâle reflet d’un réel qui n’est pas orthodoxe, et à quoi l’or de mon unique galon ne saurait donner force de vivre ! Résigne-toi, chef de section. Becquette et roupille, comme dit Pannechon ; et laisse-toi « casser la gueule sans avoir cherché à comprendre » (p.292).

Le 18 février 1915 le régiment de Genevoix est condamné à réparer sa faute, comme jadis le 132e ; le brigadier téléphone furieux : « Tout était raté, par notre faute. Puisqu’il en était ainsi, nous allions réparer le jour même… Nous partirions à l’assaut, avec les mêmes objectifs, mais avec la résolution… de nous y tenir coûte que coûte (p.572). Il y a des choses que le (brigadier) de l’autre côté du Montgirmont, ne peut pas savoir ni comprendre… Être le cerveau qui dirige… vouloir durement, quand même, coûte que coûte… Mais être là, tous ensemble, serrés sur les places vides des morts, et ne penser à rien, après avoir mangé, qu’à quelques gouttes d’eau fraîche au fond d’un bidon épuisé » (p.574).

Dans la guerre en rase campagne et même quand les fronts sont à peu près fixés mais dépourvus de tranchées solidement organisées, les cas de panique sont fréquents. N’en déplaise aux matamores férus d’épopée qui ignorent tout de la psychologie de la bataille, les meilleures troupes sont sujettes à la panique. Ardant du Picq a magnifiquement analysé ce phénomène psychologique (3), Pinguet, qui est aussi un analyste et un psychologue, nous a décrit une panique de combat, le jour, une panique de nuit et une panique causée par le bombardement (4). Comme Pinguet, Genevoix nous présente trois cas et la description qu’il en fait est inimitable.

Le premier cas se produit de jour, pendant le combat à la Tranchée de Calonnes le 24 septembre 1914 : « Bruit de galopade dans le layon… Ah : les cochons ! Ils se sauvent ! « Bien Morand ! Bravo petit ! Arrête-les ! Tiens bon ! » Un de mes caporaux a bondi vers eux. Il en saisit un de chaque main… Mais soudain, poussant un juron, il roule à terre, les doigts vides : d’autres fuyards viennent de se ruer en tas ; ils l’ont bousculé sauvagement, renversé, piétiné ; puis d’un saut, ils ont plongé dans le fourré… « Tenez ! Tenez ! En voilà d’autres ! Mais ceux-là… faudra qu’ils m’crèvent avant d’passer ». Et il court, il se campe devant eux… si menaçant qu’il les arrête… Je leur dis : « Savez-vous ce qu’ont fait aux lâches qui se débinent sous le feu ? » L’un d’eux proteste : « Mais, mon lieutenant, on s’débine pas ; on s’replie : c’est un ordre. Même que l’lieutenant est avec nous. – « Le lieutenant ? Où est-il le lieutenant, menteur ? » C’est vrai, pourtant : débouchant du taillis à la tête d’un groupe de fuyards, je vois trotter l’officier vers l’arrière. Et dans le même instant, il me faut courir au fossé où ça va mal : mes hommes s’agitent, soulevés par la panique dont le souffle irrésistible menace de les rouler soudain… « Restez au fossé ! Surveillez la route ! ». Malheur ! Ce qu’ils voient par là, de l’autre côté de la route ; ce sont des fuyards, des fuyards, toujours. Ils déboulent comme des lapins et filent d’un galop plié, avec des visages d’épouvante. Un sous-officier, là-bas. « Sergent ! Sergent ! » L’homme se retourne ; ses yeux accrochent le petit trou noir que braque vers lui le canon de mon revolver… Il arrive à moi. « Alors ? » lui dis-je. D’une voix saccadée le sergent m’explique que tout son bataillon se replie, par ordre, parce que les munitions manquent… Galops fous ; encore des paquets de fuyards qui nous arrivent dessus en trombe. CSS hommes puent la frousse contagieuse ; et tous halètent des bouts de phrases, des lambeaux de mots à peine articulés. Mais qu’est-ce qu’ils crient ? Ils ont le gosier noué ; ça ne passe pas. « Les Boches… Boches… tournent…perdus… » (p.92).

Le deuxième cas de panique se produit le 4 octobre 1914, par une nuit très sombre, dans une tranchée située à grande distance de l’ennemi, au plus épais du bois Loclont. « Un cri a vibré, très loin… « Aux armes ! » Les tranchées françaises d’un bout à l’autre s’illuminent de lueurs brèves…C’est une fusillade désordonnée, haletante, qui trahit l’affolement des hommes… Je suis furieux. Rien d’énervant comme ces paniques soudaines qui soufflent en ouragan, la nuit, sur les lignes d’avant-postes, et qui embrasent des kilomètres de tranchées. Qu’est-ce qui s’est passé ? Personne ne sait. Cet appel aux armes, tout à l’heure, qui l’a crié, et d’une telle voix que nous l’avons tous entendu ? Pourquoi « aux armes » ? Qui a commandé le feu ? Personne n’a commandé ; personne n’a crié ; personne ne sait ; personne ne comprend. Et tout le monde tire. Chaque soldat voit ses deux voisins qui épaulent leur fusil et pressent la détente : il a la tête pleine du bruit que font à ses oreilles tous les lebels de la tranchée. Il ne voit rien d’autre ; il n’entend rien d’autre ; et il tire, comme ses voisins. Il tire devant lui, n’importe où. Toutes ces idées coulent à la débâcle. A-t-il peur ? Même pas. Il ne sait plus où il est ; il a conscience seulement, que tout le monde tire autour de lui, qu’il se meut dans le bruit ; il agit comme il voit agir, en automate : il manœuvre la culasse, épaule, presse la détente, et recommence : il fait sa part de bruit. « Quand ça s’est déclenché dans l’autre demi-section, me dit Souesme (un sergent), j’ai mis le cap tout de suite. Mais j’avais beau hurler, je n’arrivais à calmer que les deux bonshommes qui me touchaient. Dès que j’allais à une autre place, ça recommençait à la place que je venais de lâcher. Les caporaux, les anciens, les bleus, tout ça brûlait des cartouches à qui mieux mieux. J’ai vu un caporal qui s’était assis au fond de la tranchée, le dos tourné à l’ennemi, et qui tirait par-dessus sa tête, derrière lui, en levant son flingue à bout de bras : dans la lune, quoi ! C’est dégoûtant de perdre la boule comme ça. Et pourquoi, bon Dieu, pourquoi ? Parce que deux ou trois pruneaux boches avaient tapé dans le parapet ! Pas étonnant qu’ils s’énervent, pardi, les Boches ! Nous les avons assez cherchés. Clac ! Voilà les balles qui rappliquent en masse. Clac ! Et allez donc ! Sont-ils contents, maintenant, les affolés ? Ils sont servis, tas de veaux ! » De fait les Allemands nous répondent vigoureusement. Mais leur tir vaut le nôtre ; aussi aveugle, aussi peu efficace. Cette panique de tir fut suivie d’une hallucination collective où les soldats voyaient dans chaque souche, chaque ombre, des Allemands qui approchaient à pas de loup. Un détail montre l’exactitude des moindres faits : ce caporal anonyme qui tire assis et au-dessus de sa tête, l’auteur, après mille quarante pages de récit intermédiaire, donnera son nom et rappellera cet incident.

Le troisième cas de panique se produit le 19 octobre 1914,au ravin des Éparges, par une nuit pluvieuses où les Allemands, énervés par une attaque, tirent beaucoup. « Qu’est-ce qu’il y a ? – Mon lieutenant, mes hommes ne tiennet plus en place. Ils deviennent fous à rester dans leur coin sans bouger. J’en ai qui veulent charger droit devant eux ; ils disent que ça dure trop longtemps, qu’il faut que ça finisse vite, qu’ils aiment mieux claquer tout de suite »… Je ne ris pas. Je regrette seulement de ne pouvoir distinguer les traits de Souesme : j’ai peur que lui aussi ne soit devenu fou. « Allons voir »…Je marche au long d’une tranchée qu’on dirait pleine de cadavres. Tous ces hommes sont la proie d’une hébétude tragique : il en est que je foule aux pieds, dans les ténèbres, sans qu’une exclamation ni un geste ne trahisse qu’ils sont vivants. D’autres au contraire, se dressent dans un sursaut, dès le toucher de ma main effleurant leur épaule ; et ceux-là crient d’une voix changée, telle qu’on l’a au sortir des rêves : « Hon : qu’est-ce que c’est ? » Je leur réponds, m’efforçant de rire : « Eh bien ! Quoi, Transon, c’est moi, ton lieutenant !. Que diable fiches-tu là, Petitbru, le nez dans la boue ? – Mais, mon lieutenant, dit l’homme, vous n’les entendez pas ? Les v’là derrière nous. J’attends qu’ils soient là : qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse, dans tout c’noir ? On n’peut pas tirer. – On mettra baïonnette au canon. – Oui, on s’ra p’t’être dix de reste quand i’s nous tomberont d’ssus. – Dix de reste ! Il n’y a aps un blessé à la section ». Petitbru se penche vers moi, comme s’il cherchait mes yeux dans l’épaisse nuit, et sur un ton de reproche : « Vous moquez pas de moi, mon lieutenant. On s’ra tous morts demain matin. C’est forcé. Entendez les balles… Oh ! Dit Petitbru, c’qu’il en passe ! Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme casse ! – Mais non, mais non, tête de buse ! Puisque je te dis que personne n’est touché ! » Je distingue le geste las de l’homme ; je me rends compte qu’il s’allonge dans la boue, reprenant la posture qu’il avait tout à l’heure ; et je l’entends qui répète, tandis que je m’éloigne : « C’est pas possible, pas possible, pas possible ». Et presque tous sont ainsi ; presque tous, murés dans les ténèbres, collés au parapet fangeux, épuisés par la trop longue vibration de leurs nerfs, évoquent la mort éparse dans la nuit. Elle les hante ; ils la voient qui rôde par les bois, qui approche, qui frappe autour d’eux, à leurs côtés ; et ils courbent l’échine, ils cachent leur tête derrière leurs bras, dans l’attente du coup dont elle va les tuer bientôt. Une branche qui craque… une grande ombre surgit… en même temps que monte vers nous l’appel hésitant d’un homme égaré : « Y a-t-il de la 7e par ici ? – C’est toi, Porchon ? (le sous-lieutenant commandant la 7e) – Oui. Oh ! Mon vieux ». Il tombe auprès de moi… « J’ai voulu me rendre compte, dit-il. Je suis parti. Je ne savais pas. Je ne peux pas croire que je suis avec toi… Ecoute : j’ai vu les corps à corps nocturnes de La Vaux-Marie… J’ai entendu… les gémissements des blessés perdus… Mais cette nuit est pire ». A l’aube les fantômes se dissipent et l’ordonnance de Genevoix lui dit : « Moi j’vous dis qu’j’en ai trop vu, que j’aime mieux n’pus vivre que d’revoir une seule nuit comme celle-là. C’est qu’on a tous été fous, c’te nuit ; on est tombés plus bas qu’on aurait cru possible… (240-2) ».

Genevoix a un passage remarquable sur ces anecdotes qui plaisaient tant à Maurice Barrès, à Victor Giraud, à Charles Le Goffic, à tant d’autres, histoires héroïques comme le Debout les morts !, histoires pittoresques, colorées, romanesques, en somme tout ce qui peut constituer pour cette guerre une légende rivale de la Légende de l’Aigle. C’est le soir à la popote des officiers ; quelqu’un raconte une anecdote, le fait se serait passé au premier bataillon : « L’histoire est bonne, dit le capitaine de la huitième. Elle mérite d’être vraie, si elle ne l’est pas. – Taisez-vous donc, Maignan ! Riposte le capitaine Rive (de la septième). Une légende comme il en naît tous les jours, à la douzaine !… J’en sais qui les ont envoyées chez eux par poste. Gens étonnants ! Il leur plaît, lorsqu’ils écrivent, de penser que leur lettre passera de mains en mains, qu’on la lira, qu’on la relira, qu’on la savourera. La guerre ? Mais c’est très drôle ! Mais c’est charmant ! Vous vous en faites à l’arrière ? Comme vous avez tort ! Regardez-nous un peu, nous qui la faisons : toujours le sourire, malgré les balles et les marmites. Les marmites ? Eh bien oui, ça fait du bruit. Les balles ? C’est tout petit, ça ne se voit même pas. Et tant d’imprévu, de pittoresque… Ils racontent, ils racontent, une histoire après l’autre, toutes bien bonnes, meilleures, meilleures encore ! Tout leur est bon, pourvu qu’ils racontent. On les croira. Ils le savent. Ils en sont sûrs d’avance, et qu’on accueillera comme paroles d’Évangile leurs plus pauvres et détestables inventions. Alors ils en profitent, prenant à l’occasion des poses avantageuses, plastronnant d’un bout à l’autres des lettres qu’ils écrivent, au lieu de les écrire toutes simples, toutes franches, toutes vraies. Car il y a ceux-ci encore, les bourreurs de crâne à l’héroïsme fabriqué, les collectionneurs de prouesses plus qu’humaines, les cuisiniers d’épopée à l’usage de l’arrière. Ah ! Cette crédulité immense de l’arrière, et ce que ces gens lui jettent en pâture ! Ces gens-là ? Des maniaques du mensonge, des pitres malfaisants, et qui n’ont d’autre excuse que d’ignorer le mal dont ils sont responsables. – Oh ! Oh ! Comme vous voilà monté ! Mais enfin, voyons, de tels incidents ne sont pas impossibles ! Il peut arriver que deux corvées d’eau… – Ah ! Sapristi, vous y tenez ! Je le sais bien, parbleu, que ça peut arriver ! Je vous accord même, si vous voulez, que c’est en effet arrivé (deux corvées d’eau adverses se rencontrant à la même source, à Vaux-les-Palameix). Du moins comprenez ce que j’ai voulu faire : que la guerre n’est pas une course à l’aventure, qu’il est absurde et injuste de la concevoir à travers des récits à panache, à travers des anecdotes héroïques ou simplement savoureuses, enjolivées à plaisir par des gens qui en avaient le temps, parce qu’ils ne se battaient pas. Je sais Maignan, quel homme vous êtes : un mousquetaire. A Cons-la-Granville, vous avez levé votre képi cérémonieusement, à la première balle qui vous sifflait près des oreilles. A Sommaisne, vous étiez debout sur la ligne de vos tirailleurs, et vous vous amusiez au nez des Boches, nonchalamment, à briser du bout de l’index le filet de fumée qui montait de votre pipe. (… et plus loin, les tirailleurs de la huitième. Derrière eux, un petit homme se promène debout, tranquille et nonchalant. Quel est ce téméraire ? A la jumelle, je distingue la barbe dorée, la fumée bleue d’une pipe : c’est le capitaine Maignan. On m’avait déjà dit son attitude au feu. (p.32)). – Une balle boche, cette fois-là, vous a fendu la joue ; la prochaine fois, un autre vous cassera la tête (quarante-cinq jours après, le capitaine fut tué aux Éparges, victime d’une de ses imprudences habituelles. – (p.470). Mais sacrédié ! Puisque vos hommes sont couchés, contentez-vous donc de rester à genoux ! C’est suffisant, croyez-moi. Mon pauvre ami, le temps n’est plus des mousquetaires, ni celui de la guerre en dentelle. Notre guerre à nous manque d’élégance. Elle est âpre ; elle est sale ; elle est laide. Et nous ne sommes pas des d’Artagnan, ni des d’Auteroche, mais de simples braves gens qui essaient de faire tout leur devoir, leur pénible devoir de chaque jour et de chaque heure, sans forfanterie, sans gloriole, consciencieusement… Ce qui est dur, affreusement dur en de certaines heures, ce qu’il faut admirer sur toutes choses et sous peine d’être injuste, c’est le sacrifice tranquille et silencieux que ceux d’entre nous qui sentent et qui comprennent ont consenti de toute leur loyauté » (p.210).

 Genevoix n’a pas écrit contre la guerre de longues malédictions mais ses cinq volumes abondent en petites phrases qui ne laissent aucun doute sur ses sentiments. Il est rare qu’il s’exprime aussi longuement que dans ces pensées de Noël : « Pitié pour nos soldats qui sont morts ! Pitié pour nous vivants qui étions auprès d’eux, pour nous qui nous battrons demain, nous qui mourrons, nous qui souffrirons dans nos chairs mutilées ! Pitié pour nous, forçats de guerre qui n’avions pas voulu ça, pour nous tous qui étions des hommes, et qui désespérons de jamais le redevenir ! (IV : p.221). A l’attaque des Éparges il nous décrit les cadavres qui l’entourent, ceux de sa section, ceux de ces hommes que le lecteur a aprris à connaître par leur nom dans les quatre premiers volumes. Et il termine ainsi cette revue de ses morts : « C’est beau, tout ça ! Oh ! C’est du propre… » (p.597).

 Genevoix a présenté le conflit des idées de l’arrière et des idées du front au sujet des opérations de la façon la plus naturelle et la plus pathétique. Le 12 janvier 1915 un jeune Saint-Cyrien arrive comme chef de section à la compagnie et il s’étonne des idées des anciens. « Pourtant il faudra bien en sortir de ces trous ! S’installer dans des trous, s’y meubler, ça ne peut être une fin ! – Je me le demande, dit Porchon, au train dont nous voilà partis. Vois-tu, mon vieux, il faudrait que tu connusses mieux la vie que nous avons vécue depuis trois mois, un piétinement sur place… Sortir des trous ? C’est ce qu’on pense, là-bas, d’où tu viens. Mais nous… Tu verras là-haut dans nos tranchées des Éparges. Les Boches sont tout près, sur une grosse boursouflure de boue que nous appelons le piton : ça n’est pas très beau à voir… et c’est malsain, à cause des balles qui en partent… D’un séjour à l’autre, les chevaux de frise se sont multipliés, les piquets ont serré leurs rangs, les fils de fer ont grossi, de plus en plus hargneux et barbelés. Si bien que… nous avons fini par ne plus accueillir certaines pensées… désagréables… Dame ! Qu’on veuille bien se mettre à notre place (p.503) ». Le cyrard au front depuis le début. Se trouvant seul avec Genevoix il lui demande : « Alors, c’est rai, reprend la voix timide, vous croyez tous, vous croyez sincèrement ce que vous m’avez dit ? »… Je ne réponds rien et Rebière achève avec une angoisse puérile : « Mais c’est un état d’esprit déplorable ! » (p.506). Quarante-et-un jours après, au cinquième jour de l’attaque des Éparges, Porchon tué la veille, le capitaine demande au jeune cyrard : « Eh bien, a-t-il murmuré, qu’est-ce que vous pensez de tout ça ? » Alors Rebière : « Mon capitaine… Oh ! Je vous en prie… » (p.599).

Il faut avouer que tout ça – les cinq jours passés sur le piton, le premier pour l’attaque, les quatre autres pour subir les contre-attaques et le bombardement – que l’auteur raconte en 52 pages (p.550-602), produit à la lecture un effet d’horreur indicible. Je désespère d’en donner une idée, c’est trop long, et chaque page est un chef d’oeuvrede reconstitution de ce que tant de soldats écrivains ont déclaré impossible à raconter. Cet impossible-là, Genevoix l’a réalisé, plus complètement, plus objectivement que personne. Il l’a fait avec une retenue, une simplicité, une clarté qui confondent quand on en conçoit la difficulté. L’auteur s’est bien persuadé que l’horreur d’une telle scène est bien assez puissante telle qu’ elle est ; que toute exagération, toute note forcée, tout style apocalyptique ne peuvent qu’affaiblir l’effet de la réalité. Ces 52 pages nous en apprennent plus sur les quatre ans de guerre que tous les mémoires, toutes les histoires, toutes les études stratégiques ne nous en apprennent sur les guerres de Napoléon. Si seulement on pouvait lire une fois par an ces 52 pages devant tous les élèves assemblés, dans chaque école primaire de France et d’Allemagne, on obtiendrait de meilleurs résultats en faveur du maintien de la paix que par tous les moyens de propagande coûteuse employés jusqu’à ce jour. Propagande coûteuse et -il faut bien l’avouer – tendancieuse, ce qui est une source de faiblesse.

Qu’est-ce que l’avenir pensera de cette prodigieuse Pentalogie des Éparges que notre époque ignore ou feint d’ignorer ? Je m’en doute bien. Le temps efface bien des réputations ; celles qui sont fondées sur le lancement, le mot d’ordre des critiques, la mode du jour, ne lui résistent guère. Par contre, le temps crée des réputations : l’homme qui a fait œuvre utile, qui a servi la vérité, qui a témoigné pour sa génération avec désintéressement et avec talent, cet homme, l’avenir en a besoin et il le trouvera et il s’abîmera dans la lecture de son œuvre. L’avenir voudra savoir et dans sa recherche des sources il sera guidé par des motifs bien différents de ceux qui expliquent la vogue d’un écrivain du jour. Mais il aura la naïveté de s’étonner que notre génération se soit trompée dans ses admirations littéraires, comme nous nous étonnons que Jean-Baptiste Rousseau fût un moment le plus grand écrivain de son temps.

L’avenir se demandera par quelle aberration la génération qui a vu la guerre de 1914 n’a pas su distinguer dans son sein le plus grand peintre de cette guerre (5).

  1. Jean Norton-Cru est né à Labatie d’Andaure (Ardèche) le 9-9-1879 d’un père pasteur et d’une mère anglaise. Après 3 ans de service militaire il étudie l’anglais et devient professeur à l’école primaire supérieure d’Aubénas, puis s’expatrie et commence une carrière d’universitaire à Williamstown, dans l’Est des Etats-Unis. Il rentre en France à la déclaration de guerre. A la mi-ocotbre 1914 il rejoint le front dans le secteur de Saint-Mihiel. Il mènera la vie de tranchée jusqu’au 1e février 1917, date à laquelle il est nommé interprète de l’Armée britannique puis il est envoyé en mission aux Etats-Unis.

Démobilisé en 1919 il entreprend sa grande œuvre par fidélité à ceux du front, à leurs souffrances, à la vérité sur la guerre. Dès novembre 1916 il avait découvert la qualité de Genevoix et il signale à sa famille le sous Verdun qu’il qualifie de : « Livre admirable (…) voir, tout est là, écrit-il, et ce jeune normalien a vu (…) ».

Témoins, livre fondamental paraît en 1929 à compte d’auteur et il soulève autant de passions enthousiastes que de vives critiques. C’est de cte énorme travail de 728 pages que nous détachons le passage consacré à Genevoix que nous publions ici. Afin d’en faciliter la lecture nous avons simplement adapté les références des pages à l’édition définitive de Ceux de 14 (1950, Flammarion 672 pages).

Jean Norton-Cru est mort en 1949 alors qu’il préparait une seconde édition de son ouvrage. Souhaitons vivement ici que cette réédition puisse voir le jour. Le fonds Norton-Cru se trouve actuellement à l’Université d’Aix-en-Provence. (N.D.E.).

  1. Cf. Lintier, Ma pièce (avec une batterie de 75). 1916. 284 pages.

  2. A. du Picq revient sans cesse sur ce sujet ; par exemple : « En guerre, lorsque la terreur nous a pris, et l’expérience montre qu’elle nous prend souvent… etc. » Etudes p.117.

  3. Cf. Pinguet (Jean) Trois étapes de la brigade des marins. 1918, 176 pages.

  4. Il y a maintenant un demi-siècle que Jean Norton-Cru a écrit ces lignes prémonitoires. Il avait vu juste quant à l’apport de Genevoix non seulement dans l’ordre de la qualité littéraire mais surtout au plan du témoin de la guerre. Mais nous savons maintenant – en 1980 – que son inquiétude quant à la place de Genevoix aura été – heureusement – vaine ! L’auteur de Ceux de 14 a été hautement reconnu par les générations du feu et leurs fils qui veulent savoir et comprendre. (N.D.E.).

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