Hommage à Genevoix

Introduction

Je me souviens de Ceux de 14 vous propose de redécouvrir l’Hommage à Maurice Genevoix édité en 1981 par le Comité National du Souvenir de Verdun « Une jeunesse éclatée, de La Vaux-Marie aux Eparges », et réalisé par Monsieur Gérard Canini, agrégé de l’Université.

L’association remercie infiniment le Mémorial de Verdun pour son aimable autorisation.

Introduction. Par Gérard Canini, Agrégé de l’Université

« La nuit descend
on y pressent
un long un long destin de sang »

Apollinaire

Cet hommage consacré à Genevoix n’est pas une étude dans le sens où l’on l’entend habituellement. On trouvera surtout ici l’expression d’une profonde – et oserons-nous ajouter – affectueuse admiration et d’une déférente gratitude envers l’homme, l’ancien des Éparges dont toute l’existence, depuis les jours de feu d’août 1914, a été marquée de l’épreuve de la mort, de la souffrance et de la fraternité inachevée par l’hécatombe de ses jeunes camarades disparus alors qu’ils étaient débordants de vie et d’énergie.

« On vous a tués et c’est le plus grand des crimes » écrit-il dans Ceux de 14. De ces épreuves, il a fait surgir ce qui précisément nous fait davantage homme : ce par quoi on échappe à la mort et on rejoint l’éternité de notre destin : l’oeuvre d’art.

D’autres – plus qualifiés et davantage spécialistes – préciseront, analyseront, étudieront, l’extraordinaire richesse de l’oeuvre de Maurice Genevoix. Nous sommes une multitude à avoir découvert les enchantements de la langue française dans sa parfaite adéquation avec l’objet décrit ou suggéré à travers les textes de Genevoix. Cette attention soutenue aux hommes, et ce goût profond de la nature, cette sensibilité secrète envers le règne animal sont d’une âme frémissante et exceptionnelle.

De Raboliot à Trente mille jours la ligne est droite ; et il faudra, plus tard, expliquer la clarté de cet itinéraire qui va des bords de la Loire aux Éparges en passant par la Khâgne de Lakanal et la turne rue d’Ulm pour revenir aux rives de ce Val dont il avait saisi – après Rabelais, du Bellay, Balzac et tant d’autres – l’enchantement lumineux, source de sérénité et d’épanouissement profond. Il faudra dire la souriante simplicité de ce parcours, de toute une vie (il n’est pas jusqu’aux honneurs académiques où Genevoix n’ait surtout vu l’occasion de contacts enrichissants grâce à la fréquentation d’esprits si divers et si complémentaires). Homme simple combien Genevoix l’était. Et c’est cette simplicité qui nous autorise à risquer cet hommage où il n’y a qu’une parcelle de ce que nous eussions désiré exprimer.

Ce travail paraît sous les auspices du Comité national du Souvenir de Verdun dont Maurice Genevoix fut le président fondateur et de l’Association nationale du Souvenir de la Bataille de Verdun. Il est logique que dans cet esprit nous nous limitions à évoquer Ceux de 14, chef d’œuvre issu de la connaissance douloureuse de la guerre. On lira ce que Jean Norton-Cru, sourcilleux dépisteur de récits douteux sur l’expérience vécue du combattant, dit de Genevoix : il le place au premier rang et au plus élevé parmi les témoins de ce drame.

Mais entendons-nous. Il ne s’agit pas de dire que Ceux de 14 sont un livre de guerre. C’est cela mais c’est bien autre chose qui engage la réflexion sur le destin des hommes et les crises des civilisations. Avons-nous bien remarqué que dans cet ouvrage de plus de 600 pages il n’y a pas un seul mot de haine contre l’adversaire ? De colère, certes, de fureur, oui ; et qui n’éprouverait fureur et colère à la vue de ce gâchis de richesses humaines fauchées en herbe ? Mais le sentiment profond qui anime ces pages c’est l’infinie pitié à l’égard des hommes qui souffrent et meurent. « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux » écrira plus tard Albert Camus dont le père, précisément, soldat du 3è zouaves devait tomber un soir de septembre à la bataille de la Marne.

Ceux de 14 sont un chef d’œuvre total. Si la trame en est la guerre, le sujet en est l’homme, objet éternel de l’observation des artistes. Et Ceux de 14 sont une œuvre d’art. Tout y est. Le tissu social de cette armée en pantalon rouge, sa diversité et son unité, sa mentalité, sa grandeur, ses faiblesses. Les provinces – avec leur parler, leur patois – y sont présentes et trahissent la diversité des recrutements d’une France d’avant 1914. Tout y est : l’indicible horreur de la souffrance et le devoir d’y participer sans faiblesse quand le destin national est engagé ; la condamnation de la folie et de l’absurde et la lucide certitude que cela n’est pas prêt de finir. Tout y est : la bravoure jusqu’à l’ostentation de ces officiers de l’Armée de la « Revanche » (« l’Arche Sainte ») et leur infinie commisération devant le destin des hommes qui leur sont confiés. Comment ne pas réagir devant l’attitude d’un capitaine Maignan qui – aux Éparges – refuse de se coucher pour ne pas maculer de boue son impeccable tenue et tombera une balle en plein front ? Absurde ? Fou ? Certes, pour nous peut-être, mais pas pour celui qui avait cette attitude et qui était le signe de générations instruites pour en appeler de la défaite de 1870 et dont la règle morale était avant tout de payer d’exemple. Pas plus absurde en tout cas que la charge folle des Saint-Cyriens en casoar et gants blancs à Rossignol en août 1914 ; pas plus absurde que le sabre règlementaire avec lequel Genevoix entraîne sa section à l’assaut contre des mitrailleuses. Ces témoignages d’un temps nous paraissent parfois lointains alors qu’ils dégagent seulement – pour notre XXème siècle finissant qui a connu les camps d’extermination – leur exacte leçon : l’acte d’un homme – pour atteindre sa totale signification – doit être accompli, la mort dût-elle être au bout du chemin, dans une totale liberté de choix. Tout est dans Ceux de 14. Comment ne pas être ému à la lecture de ce passage où un officier attentif faisant les cent pas sur la route de la Tranchée de Calonne, écoute la bouleversante confession d’un enfant de l’Assistance publique, réputé mauvais sujet, dont la pauvre existence de mal-aimé ne fut qu’injustice et malchance et qui ne trouve finalement qu’un capitaine pour écouter et comprendre le récit poignant de sa longue misère humaine.

Et tout cela, toute cette foisonnante humanité évoquée dans un style incomparable de précision et de richesse, dans une étonnante sobriété de forme. Chez Genevoix le mot choisi est toujours le mot juste, ni trop fort, ni trop faible ; le mot exact, savoureux ou sec, sonore ou plat, odorant ou nerveux, comme s’il les façonnait de sa terre natale mêlée aux eaux de Loire ; et les mots qui bâtissent le récit des Éparges sont en plus liés du sang des martyres.

Mettons qu’au-delà de la reconnaissance que nous avons pour notre ami Maurice Genevoix, cet Hommage soit aussi une invitation à pénétrer dans l’univers de Ceux de 14.

Le général de Clarens, président du Comité national du Souvenir de Verdun, Roger Loiseau, secrétaire général, diront ce que le souvenir des Anciens doit au rescapé des Éparges et leur amitié pour lui. Madame Maurice Genevoix bien voulu mettre à notre disposition les Carnets inédits de Maurice Genevoix et deux précieuses photographies. Nous publions ces clichés et des extraits de ces notes où déjà se font jour la pensée et la sensibilité du soldat, du témoin de la misère mais également des pauvres joies d’un moment de ses frères de combat autour desquelles il va construire Ceux de 14. Que Madame Maurice Genevoix trouve ici l’expression de notre profonde gratitude. Le professeur Riegel, dont les travaux sur la littérature et la guerre font autorité, apporte ici sa réflexion sur l’individualisme et l’esprit de groupe dans Ceux de 14 tandis que Jacques Chabannes, président des écrivains combattants, évoque l’enfance de l’auteur. L’équipe de l’Association nationale du Souvenir de la Bataille de Verdun analyse l’approche de la guerre, l’attaque du 25 avril où Genevoix fut blessé, et la publication d’extraits des Carnets inédits du lieutenant Maurice Genevoix (Gérard Canini), le combat d’infanterie (général Fallon) et la souffrance des blessés (Docteur Gaudiot) et notre collègue Jean-Claude Gillet nous donne ses réflexions sur la structure du langage mis en œuvre dans Ceux de 14. Un ensemble d’illustrations et de photocopies (inédites et originales) un recueil de textes, inciteront peut-être nos lecteurs à reprendre l’itinéraire de Maurice Genevoix sur les Hauts de la Meuse où il a entendu les derniers cris de supplicié de l’agonie d’Alain Fournier (disparu à quelques centaines de mètres où Genevoix fut lui-même grièvement blessé) et où il a vu tomber les vagues d’infanterie où combattait Louis Pergaud. Est-ce un hasard ? Est-ce une consolation de savoir que le destin a réuni dans cette futaie meusienne ces trois hommes familiers des forêts de l’Orléanais de Sologne, de Franche-Comté ? Quelles réflexions peut nous inspirer cette communion dans l’épreuve du créateur du Grand Meaulnes celui de Goupil à Margot avec le futur auteur de Raboliot et de la Dernière harde ?

Ils sont venus souffrir – et pour deux d’entre eux mourir – à quelques pas les uns des autres, sous les futaies séculaires de la Calonne et des Woëvres, chênes blessés eux-mêmes dont le survivant conservera à jamais la cicatrice sans cesse ouverte.

Ceci encore – et qu’on ne s’y trompe pas. Ceux de 14 sont, certes, un témoignage sur l’homme engagé dans l’épreuve, mais à ce titre c’est aussi un livre où éclate un amour profond de la vie car elle est sans cesse confrontée à la réalité charnelle de la mort.

On a dit enfin que Genevoix n’était pas un écrivain social. Qu’est-ce à dire ? Pas « social » – je veux dire pas fasciné par les hommes Genevoix ? Alors qui le serait s’il ne l’est pas ? A-t-on bien lu ce qu’il dit de son fidèle Pannechon ? Des sous-officiers Souesme, Liège ? De son ami Porchon ? Et des autres ? Des dizaines d’autres qui se pressent autour de lui dans l’ombre historique des « guitounes » des Éparges éclatées d’obus ?

Des hommes brisés dans leur âme et leur chair se sont retrouvés dans Ceux de 14. Cela seul suffirait à assurer la perennité de l’oeuvre de Maurice Genevoix, lieutenant d’infanterie blessé grièvement en forêt des Éparges le 25 avril 1915, mort le 8 septembre 1980, le soixante-quatrième anniversaire de son entrée dans la souffrance de la guerre.

Gérard CANINI

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