Hommage à Genevoix

La cassure. Par le Général de C.A. Henri de Pouilly, Président de la délégation de Verdun de l’Association Nationale du Souvenir de la Bataille de Verdun

Je me souviens de Ceux de 14 vous propose de redécouvrir l’Hommage à Maurice Genevoix édité en 1981 par le Comité National du Souvenir de Verdun « Une jeunesse éclatée, de La Vaux-Marie aux Eparges », et réalisé par Monsieur Gérard Canini, agrégé de l’Université.

L’association remercie infiniment le Mémorial de Verdun pour son aimable autorisation.

La cassure. Par le Général de C.A. Henri de Pouilly, Président de la délégation de Verdun de l’Association Nationale du Souvenir de la Bataille de Verdun

Cette cassure qu’il ressentait à l’instant qu’on l’emportait – trois balles dans le corps, souffrant, mais déjà au-delà de sa propre souffrance physique – nous savons qu’elle lui était causée par l’intolérable sentiment qu’il quittait, qu’il abandonnait ceux qui restaient là-haut, sur le Piton des Éparges, dans les Bois Hauts. Emporté par des infirmiers déjà accoutumés a cette horreur qui déferle chaque jour, il essaie de s’expliquer, de parler, de dire à tous que s’il part c’est malgré lui… Malgré lui ! Aura-t-on assez songé à cet homme dont la vie s’en va goutte à goutte à travers le caillot providentiel qui lui obture l’artère humérale, aura-t-on assez songé à ce que cet officier n’a qu’un souci : revoir encore une fois les autres, ceux qui continuent le combat là-haut sous les taillis de la Calonne, leur dire encore quelques mots, un adieu provisoire, une excuse balbutiée, une promesse de revenir reprendre sa place parmi ce cortège de ce qui n’est plus pour lui qu’une armée d’ombres.

Il parle. Il parle…

« Ne parlez plus. On va vous emmener (…) »

« Alors pourquoi me laisse-t-il ? Pourquoi cette hâte à me faire emmener ? »

« Vous m’entendez Le Labousse ? »

« Mais oui mon vieux, je vous entends… Ne parlez plus (…) au revoir mon vieux… » « Lui aussi me renvoyait (…) »

Tous ces dialogues, hachés et tendus comme la fièvre qui ronge déjà le corps, sont comme autant de gestes désespérés pour retenir cette fraternité qui l’emporte et dont il craint d’être séparé. Injustice suprême. Il est blessé. Et il doit quitter les siens !

Les siens ! Ses frères dans l’ordre de la misère et du sacrifice. Les a-t-il assez scrutés ces regards fiévreux et cernés d’hommes épuisés là-haut – dans l’enfer des entonnoirs des Éparges, – les a-t-il assez senti vibrer – chair contre chair – contre lui, blottis sous un lambeau dérisoire de toile de tente ces corps encore vivants qui n’étaient plus que des survivants provisoires… Les siens ! Pas un instant il ne les oublia. Toute son œuvre est un monument éternel dressé à leur mémoire.

Et quand se fit jour l’idée de laisser aux générations futures un témoignage visuel ou serait à la fois retracé la vérité du destin tragique de leur génération : « C’est le 2 aout 1914 que je situe personnellement le point de rupture dont nous allions être plus que les initiateurs inconscients, les jouets et déjà les victimes. Longtemps après la guerre frappé par la réalité d’un oubli qu’accélérait de jour en jour la disparition des témoins (…) » (il écrit ceci dans Trente mille jours) on le vit à l’oeuvre, constamment présent et constamment discret – avec cette pudeur qui lui était propre – pour faire aboutir ce grand projet qu’est le Mémorial de Verdun. Ce Président-fondateur du Comité du Souvenir de Verdun ne le fut que parce que des milliers d’hommes sacrifiés demandaient à l’un d’eux , blessé lui-même, ayant conservé dans ses yeux la vision du cauchemar, de témoigner en leur nom à tous. Il le fit. Avec la même rigueur, la même lucidité, la même générosité qui l’anima toujours quand il s’agissait du souvenir de ses camarades. Il est fascinant de constater que sitôt touché en ce jour de fureur du 25 avril 1915, sa pensée s’élève immédiatement vers l’enveloppement radieux de la nature, contrepoint nécessaire à ce cauchemar des hommes. Étendu, souffrant, il remarque : « Quel soleil à travers les feuilles ! Quel ruissellement de lumière. » Il rejoint l’éternelle interrogation de l’homme devant l’absurdité apparente de son destin. Ainsi le Prince André, dans « Guerre et Paix » au soir d’Austerlitz et blessé sur le champ de bataille interrogeait-il les étoiles qui – insensibles à la poussière humaine – commençaient de s’allumer sur un horizon de mort.

Genevoix n’a jamais voulu que tout ne soit que désespoir.

Saluons-le ! Saluons sa mémoire. Il est le sel vivant de ce que le Comité National du Souvenir de Verdun accomplit chaque jour.

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