Hommage à Genevoix

Mes premières rencontres avec Maurice Genevoix. Par Roger Loiseau, Secrétaire général du Comité National du Souvenir de Verdun

Je me souviens de Ceux de 14 vous propose de redécouvrir l’Hommage à Maurice Genevoix édité en 1981 par le Comité National du Souvenir de Verdun « Une jeunesse éclatée, de La Vaux-Marie aux Eparges », et réalisé par Monsieur Gérard Canini, agrégé de l’Université.

L’association remercie infiniment le Mémorial de Verdun pour son aimable autorisation.

Mes premières rencontres avec Maurice Genevoix. Par Roger LOISEAU, Secrétaire général du Comité National du Souvenir de Verdun

J’ai rencontré pour la première fois Maurice Genevoix en 1975. Évidemment depuis très longtemps, depuis mon enfance, je connaissais son œuvre : j’avais tout particulièrement été passionné par la lecture de Raboliot. Le paysage décrit, les êtres qui évoluaient, le langage d’une richesse inhabituelle avec ses expressions issues du plus profond de notre terroir me ravissaient, moi qui par mon père était pour un quart Beauceron et pour un quart Berrichon et qui avit préparé certains oraux à l’ombre de Notre-Dame-de-Cléry à une lieue de la Loire.

Puis les circonstances m’amenèrent à conduire à Verdun Monsieur et Madame Genevoix en 1975 pour le premier Colloque international sur la Bataille de Verdun et en 1976 pour le 60è anniversaire du déclenchement de cette Bataille.

Ma première impression fut surtout la surprise. Mon visiteur était entré, je le savais, dans sa 85è année. Comment le croire en découvrant à mes côtés un vieillard, peut-être, mais surtout un être vif, primesautier, je dirais presque impétueux.

Respectueux du code de la route, je tentais, à Paris et dans la proche banlieue, d’observer la limitation de vitesse imposée, d’autant plus que j’avais la responsabilité de la sécurité d’un Secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie française et de son épouse, si bien que j’étais constamment dépassé par des voitures qui très souvent me faisaient des « queues de poisson », et, par la vitre ouverte, sortaient de ma voiture des invectives, expressions d’un langage très riche lui aussi, quoiqu’un peu surprenant dans la bouche d’un « Immortel ».

Mais quelques jours plus tard, lorsqu’à sa demande, je conduisis mon passager sur certains points du champ de bataille, aux Éparges notamment, je compris.

Je n’avais pas eu à côté de moi, à l’aller, un écrivain parvenu au faîte des honneurs, un homme blessé dans sa chair. Non, je conduisais un jeune lieutenant de complément, qui venait de sortir de l’Ecole normale supérieure, et qui, mobilisé, partait vers son destin avec tout à la fois la curiosité et l’appréhension de celui qui était encore un adolescent et qui sentait que, désormais, rien ne serait plus comme avant et que commençait sa vie d’homme. Dernières manifestations de l’étudiant chahuteur avant la découverte du mystère de l’inconnu.

Aux Éparges, je n’avais plus avec moi le même homme. Certes mon compagnon était toujours physiquement aussi alerte, sa mémoire restait toujours aussi étonnante : toutefois il n’était plus en août 1914 mais à la fin de la même année et au début de 1915. Ce n’ était plus la marche vers l’inconnu, mais le retour dans un présent vieux de soixante ans et où tous les souvenirs lui revenaient à l’esprit : à la lisière d’un bois, il revoyait les deux blessés français qui se traînaient, deux uhlans les apercevaient : qu’allait-il se passer ; l’un des uhlans s’arrêtait, mettait pied à terre, pansait les blessés et, les soutenant, les aidait à s’étendre au pied d’un grand buisson. Car c’est cela, aussi, la guerre : un mélange d’atrocités collectives et de compassion individuelle.

Puis ce fut l’épisode du 24 septembre 1914, la balle allemande qui le frappait en plein ventre et qui, miraculeusement, ricochait sur un bouton qui se désintégrait en rayons dorés. Comme l’a raconté Maurice Genevoix, le choc avait déclenché en lui le processus psychologique qui fait défiler en quelques secondes l’image des évènements importants de l’existence passée. Mais heureusement pour l’écrivain, et les lettres françaises, la balle n’avait pas pénétré et la blessure qui aurait pu être mortelle se réduisait à un choc.

Et ce furent tous ces entonnoirs des Éparges, envahis par les broussailles à cette époque-là, et pour chacun d’eux le souvenir des camarades disparus.

Ce jour-là, le printemps était de la fête. Au bord de ces sinistres entonnoirs apparaissaient des fleurs des champs. L’une en particulier, assez rare paraît-il, se dressait fièrement. On avait l’impression que la nature avait voulu revêtir un habit de cérémonie, afin de faire oublier à son chantre l’accueil hostile qu’elle lui avait réservé soixante ans plus tôt.

C’est ainsi que m’apparurent deux caractéristiques de celui qui était devenu mon guide : l’amour de la nature et la tendresse pour l’homme. Il ne put résister à l’appel muet de cette fleur qui s’offrait, comme pour faire pardonner le froid et la boue d’autrefois. « Suzanne, voudrais-tu me cueillir cette fleur ?» et Madame Genevoix la lui apporta avec d’infinies précautions.

Puis ce furent la visite de nombreux cimetières des villages voisins et l’évocation des frères d’armes qui y reposaient.

Et nous refîmes, en voiture, le trajet qui, en avril 1915, avait conduit de ce bois proche de la Tranchée de Calonnes, jusqu’à la voiture d’ambulance le grand blessé Maurice Genevoix, qui devait attendre, à l’hôpital, durant plusieurs mois, la cicatrisation de ses blessures.

En cette belle journée, j’avais compris deux choses : d’abord toute la différence qui peut exister entre la lecture d’un livre même aussi évocateur que Ceux de 14 et la vivante et émouvante narration sur le terrain des évènements qu’il décrivait.

J’avais également compris ce qu’avait été « la boue » pour ceux de 14-18 et que le Comité national du Souvenir de Verdun devait impérativement débroussailler ce haut-lieu des Éparges afin que les générations futures pussent comprendre le prix que leurs anciens avaient payé pour sa défense.

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