Hommage à Genevoix

Fraternité et déchirement, Genevoix et le 106e R. I.. Par Gérard Canini, Agrégé de l’Université

Je me souviens de Ceux de 14 vous propose de redécouvrir l’Hommage à Maurice Genevoix édité en 1981 par le Comité National du Souvenir de Verdun « Une jeunesse éclatée, de La Vaux-Marie aux Eparges », et réalisé par Monsieur Gérard Canini, agrégé de l’Université.

L’association remercie infiniment le Mémorial de Verdun pour son aimable autorisation.

Fraternité et déchirement, Genevoix et le 106e R. I.. Par Gérard CANINI, Agrégé de l’Université

C’est le 25 avril, en forêt des Eparges, que Maurice Genevoix a été grièvement blessé à trois reprises en quelques secondes. Essayons de préciser ces circonstances et les conditions d’intervention du 106e R. I.

Itinéraire du 106e d’août 1914 à avril 1915

Ce régiment – depuis la mobilisation – a été, comme ses homologues, constamment à la peine. Après les durs combats d’août et la retraite pénible depuis Longyon jusqu’à Rembercourt-aux-Pots le 106e reprend sa marche en avant le 13 septembre. Avec le 132e R. I. il forme la 24e brigade (12e D. I.).

Le 17, il s’arrête quelques jours aux avant-postes au nord de Verdun. Puis il fait mouvement vers le sud et le 24 septembre il est au contact de l’ennemi au cours de furieuses empoignades dans la forêt des Hauts de Meuse où :

« Alors c’était l’inconnu, la fièvre des engagements incessants. Les blessés entre les lignes gémissent. On butait contre des morts tombés en travers des chemins (…) » (Ceux de 14, p.167).

Le vendredi 9 octobre, le 106e apprend qu’il est dirigé : « quelques kilomètres plus à l’est (…) juste à la limite des « Hauts » un petit patelin dans une vallée (…) le nom sonne franc et clair : (…) les Éparges. » (Ibid. p.164). La tâche qui échoit à la brigade c’est la reconquête de la crête des Éparges – « Piton » – que l’ennemi a transformé en redoute fortifiée et d’où il a des vues sur la Woëvre et toute la ligne des côtes. Après une difficile et méthodique organisation du terrain (sape creusée par la compagnie 14/15 du Génie) dans le froid, l’eau, la boue et une situation matérielle et tactique particulièrement défavorable l’attaque fut ordonnée le 17 février 1915. Le 106e placé sous le commandement du lieutenant-colonel Barjonnet a pour objectif l’éperon ouest des Eparges. Les pages 540 à 602 de Ceux de 14 sont particulièrement consacrées à cet épisode. Les sacrifices furent tels de part et d’autre que le22 février l’ennemi doit cesser provisoirement ses contre-attaques.

En témoignent les vers griffonnés sur un carnet de notes trouvé sur un soldat allemand du 50e R. I.

« La hauteur de Combres souvent on la cite

L’enfer de Combres voilà le nom qu’elle mériterait

On en revient couvert de boue et de sang

Et la folie erre dans notre sang (1) »

Les 5 et 8 avril le régiment est encore désigné avec le 132e pour reprendre l’attaque sur les Eparges. C’est donc une unité particulièrement éprouvée à laquelle appartient Genevoix. Qu’on en juge par la fréquence et l’ampleur des recomplètements. Le 1e août 1914 le régiment sur le pied de guerre, cadres au complet aligne avec ses trois bataillons 2 073 soldats et caporaux, 88 sous-officiers (et 62 chevaux…). Dès le 25 août, après les combats des frontières il demande des renforts qui commencent à arriver du dépôt de Châlons le 27 : 17 officiers et 4 chevaux… Il est indicatif que parmi ces officiers 3 des 4 capitaines envoyés sont des capitaines retraités, et les 13 autres officiers sont des sous-lieutenants ou lieutenants de réserve sauf 4 sous-lieutenants d’active. Mais ces 4 « d’active » viennent tout droit de Saint-Cyr, après une scolarité abrégée. Des enfants de 20 ans qu’on jette dans la guerre. Porchon est l’un d’eux (2). Le 11 septembre – après l’affaire de La Vaux-Marie, arrivent toujours du dépôt de Châlons 3 officiers, 260 hommes (et 1 cheval…) complétés le 17 septembre par 505 réservistes. Le régiment est loin cependant d’avoir retrouvé un encadrement normal. Le 15 septembre en effet, pour combler les vides il est nécessaire de procéder à une nomination globale d’officiers : 9 sous-officiers (6 de réserve et 3 d’active) sont promus sous-lieutenants à titre temporaire en même temps que le capitaine Bord nommé chef de bataillon à titre temporaire prend la responsabilité du régiment. Notons qu’à cette date des 12 compagnies du 106e deux seulement sont commandées par des capitaines ; toutes les autres ont à leur tête des lieutenants et sous-lieutenants en majorité de réserve ; et les 3 bataillons sont placés sous les ordres de capitaines (3). Après les combats dans les forêts de Hauts de Meuse (septembre 1914) le 106e reçoit de nouveaux renforts : 466 soldats, 32 sous-officiers et 4 officiers le 30 octobre complétés par 61 hommes et 7 officiers le lendemain (4). Ce dernier contingent traduit bien des difficultés d’effectifs instruits car il s’agit essentiellement de soldats du Train des Équipages qui, au train de combat, relèvent des soldats du 106e ainsi rendus disponibles pour les sections de combat. Les blessés de la Marne (guéris?) rejoignent aussi dont le commandant Bestagne atteint le 10 septembre à La Vaux-Marie (5). Indicatif aussi le fait que le 24 décembre 1914 avec les renforts qui proviennent du dépôt (2 officiers, 10 sous-officiers) se trouvent aussi « 221 jeunes soldats qui sont laissés à Rupt pour parfaire leur instruction avec un cadre spécial » (6). Ils sont jugés encore inaptes à affronter le feu. Cette crise semble s’amplifier en mars ; en effet, pour compléter les bataillons durement éprouvés par les attaques de février on doit faire appel aux dépôts de 3 régiments (les 106e, 74e, 44e). Ce qui permet d’envoyer au 106e les 3 et 4 mars 1915 746 hommes mais aucun officier. C’est d’ailleurs à cette date que Genevoix passe de la 7e à la 5e compagnie dont il prend le commandement le 3 mars avec le grade de lieutenant (7).

Le 106e régiment d’infanterie a donc beaucoup souffert mais si le cas n’est pas exceptionnel, il est indéniable que l’acharnement mis par le commandement à vouloir s’emparer de la crête des Eparges explique assez cette hécatombe. Le courage des hommes ne prévaut point contre le feu, cela a été assez dit et vérifié. Lors des attaques des 17 au 21 février 1915 le 106e a perdu 7 officiers tués, 15 blessés et 2 disparus et en hommes : 174 tués, 451 blessés et 126 disparus. Au total, la 12 D. I. (106e, 132e, 67e, 173e R. I.) a perdu 22 officiers tués, 31 blessés, 4 disparus et 2 080 hommes hors de combat dont 375 tués, 1 107 blessés et 598 disparus (8). Malgré l’optimisme du général Paulinier commandant la 12e D. I. il est clair que les hommes sont éprouvés ; le texte de Ceux de 14 s’en fait l’écho douloureux (9). L’ordre de bataille du 106e au 21 février est éloquent : sur 12 compagnies deux seulement ont encore un chef. Toutes les autres sont à peu près totalement privées de cadres ; certaines n’en ont plus du tout. Début avril les assauts créent les mêmes vides et épuisent corps et esprits. Les ordres donnés, dans leur indispensable exigence de s’emparer de la crête aboutissent inéluctablement au massacre. Le 8 ; le général commandant le 6e C. A. Herr, donne directement à 20h, au 132e, l’ordre d’enlever « coûte que coûte » le point X avant deux heures du matin. Le colonel Gramat (commandant la 24e brigade) transmet l’ordre en insistant particulièrement sur son exécution (10). Les instructions données en cours d’opérations sont exempts de toute ambiguïté (11).

Le résultat, loin d’être du « bénéfice net » comme l’estimait peut-être imprudemment le général Herr (12) se solde pour la 12e D. I. , du 5 au 10 avril, par 67 officiers et 3 950 hommes hors de combat. En fait, Herr avait conscience de l’épuisement de ses troupes d’assaut, le 106e et le 25e B. C. P. sont à bout. Le colonel Gramat insiste sur cette fatigue extrême (13).

Cela décide Herr à demander à l’Armée ce même 10 avril, la relève des unités des Eparges (14). Au repos à Dieue les bataillons, même recomplétés, accusent des vides : le 12 avril si le106e n’est plus qu’à l’effectif de 32 officiers et 1 650 hommes, c’est le 67e qui a le plus souffert et qui à la même date ne dispose plus que de 25 officiers et 1 316 hommes. Ce climat inquiétant incite le commandement à demander un rapport sur l’état moral de la 12e division. Le résultat n’est pas très encourageant. Seul le 54e R. I. est estimé avoir un bon moral. Est-ce parce qu’il a relativement moins souffert ? C’est lui en effet qui conserve à l’issue de ces assauts le meilleur effectif : 49 officiers et 2 350 hommes. Le 106e a un « moral relativement bon parce que le régiment est bien commandé mais son effectif est fortement réduit et il a besoin de repos. » Au 132e « l’état moral est très bas parce que le régiment est depuis 5 mois aux Eparges (…) cadres et effectifs constamment éprouvés sont constamment renouvelés (…) » tandis que le 67e présente « un état moral très bas…le régiment a éprouvé des pertes considérables (…) il ne reste qu’un seul officier supérieur, pas de capitaine, les autres officiers sont des lieutenants ou sous-lieutenants dont beaucoup sont récemment nommés. «  (15) Ces rapports sont suffisamment éloquents. Aussi, du 12 au 24 avril, les renforts arrivent ; le 106e reçoit 1 120 hommes et la 12e D. I. en tout 3 370 hommes. Mais la situation de cette division n s’améliore que lentement. Seul le 301e qui lui a été ajouté pour le relève demandée et qui – aux Eparges – perd 270 hommes et 13 officiers en douze jours, conserve un bon moral. Mis à part le 54e, les régiments de la 12e D. I. – indépendamment de la fatigue physique et morale – ne présentent aucune cohésion, les cadres ne connaissent pas la troupe et inversement. C’est pour tenter de remédier à cette situation que l’instruction menée du 12 au 24 avril insiste sur l’amalgame des renforts avec les soldats déjà chevronnés (16).

L’attaque du 24 avril 1915

C’est dans ces conditions que survient l’affaire du 24 avril 1915. Le 21 avril à midi les Allemands commencent un bombardement intense avec 19 batteries de 150 et 210 sur le front des Eparges. Cette préparation d’artillerie – avec des temps de répit – est menée trois jours durant (17). Il s’agit pour l’assaillant de peser sur le centre e à l’est de la crête proprement dite des Eparges tandis que plus au sud il attaque à fond en direction de la Tranchée de Calonne.

Le 24 à 11h20, après un pilonnage au minnenwerfer, cette attaque se déclenche et elle surprend les troupes françaises. A l’état-major de la 12e D. I. on est vite conscient du péril. Un télégramme rend compte qu’à 13h la première ligne a cédé (18), le 67e R. I. et un bataillon du 301e qui tenaient la position sont submergés. A 12h le 54e est alerté à Rupt et il envoie immédiatement deux bataillons au carrefour Calonne – Route de Mouilly. Sa mission est de contre-attaquer nord-sud, à cheval sur la route de la Tranchée de Calonne. Le 3e bataillon du 54e est mis en réserve tout près de là dans la clairière au sud de Mouilly. Alerté à la même heure – départ 13h – le 106e se dirige sur Rupt où ses 1e et 2e bataillons arrivent à 15h30. Là-dessus le Journal de marche officiel est précis. Donc Genevoix est à Rupt le 24 à 15h30 avec sa compagnie (5e du 2e bataillon). Mais la situation se dégrade très vite. A peine à Rupt le 2e bataillon reçoit l’ordre – 16h20 – de gagner la cote 372 au N.-E. De Mouilly ; de là, il pousse deux compagnies (les 6e et 8e) vers le carrefour Mouilly – les Eparges – Tranchée de Calonne (19). L’assaut allemand est allé très loin ce 24 avril. A 21h ce jour-là, les éléments avancés allemands ont largement débordés le carrefour Saint-Rémy-Calonne. Et les deuxièmes positions n’existent pas (20). Cette brusque progression fit tomber aux mains des assaillants des pièces lourdes de 155 C. T. R. Rimailho et des pièces de 220, 90, et 75. Appuyés sur le village des Eparges, à la gauche du dispositif français des éléments du 128e R. I. se heurtent directement à l’assaillant : « Les Allemands sont à 100m du carrefour des Taillis de Saulx. Une compagnie tient. J’arrive avec mes deux compagnies. Plus d’infanterie française en avant de moi. Les Allemands ont pris des pièces de 155 et de 75. Je vais attaquer. » Mouloise Cdt. Le 128e. Déclenchée dans l’après-midi, la contre-attaque du 54e stabilise quelque peu la situation en fin de journée (21). A 22h le lieutenant-colonel commandant le 54e rend compte que « 6 compagnies du 106e tiennent les tranchées de la route Mouilly-Saint-Rémy à cheval sur le chemin de Calonne » (22).

A l’aube du 25 la situation est loin d’être claire. L’état-major en désarroi, malgré la reprise de quelques batteries par le 128e et le 54e contrôle mal une situation d’autant plus inquiétante que les numéros des régiments des prisonniers révèlent la présence – sur le front d’attaque – d’au moins une division. La clé de la position est la cote 340 que menacent les Allemands. Plus grave : une brèche semble se dessiner précisément face à 340. Il faut d’urgence contre-attaquer dans cette direction et d’abord occuper le terrain. Le reste du 2e bataillon du 106e qui a passé la nuit à la cote 372 au nord-est de Mouilly (sauf les deux compagnies déjà poussées sur le carrefour pour renforcer le 54e) quitte 372 pour gagner 340. A 6h les 5e et 7e compagnies viennent opérer la liaison entre le 54e et le 301e R. I. pour tenter de combler la brèche. La compagnie de Genevoix se trouve donc au contact au début de la matinée du 25 (23). Il n’est pas question de fléchir. Le généram commandant la 12e D. I. a tout jeté dans la bataille : il n’a plus de réserves (24). La matinée s’avance. Les compagnies du 106e – sous les balles des tirailleurs ennemis tout proches « le 106e est au contact à 50m de l’ennemi (…) » s’organisent fébrilement. D’un bout à l’autre de la ligne tenue par sa compagnie Genevoix s’active, vérifie les ordres, encourage, conseille, rassure, en un mot commande. Des hommes tombent. Peu d’obus encore ; surtout les balles des tireurs ennemis dont on aperçoit les silhouettes (25). La 5e compagnie creuse ses trous et les relie par un élément de tranchée. Tout le monde, 106e et 301e mêlés, travaille avec acharnement à organiser la ligne de résistance tandis qu’on distingue les fantassins allemands et leurs estafettes à cheval se profiler à quelques dizaines de mètres derrière la faible hauteur de la cote 340 (26). Entre deux ordres les officiers chefs de section font le coup de feu : « Dast est debout, un fusil à l’épaule (…) » (Ceux de 14, p.622). Cette activité fiévreuse cache mal une sourde inquiétude dont l’oeuvre de Genevoix se fait l’écho. Sa 5e compagnie est à la gauche du dispositif français dans les Bois Hauts face à 340. Direction sud-est ; la liaison avec le 128e qui s’appuie sur le village des Eparges (28) est précaire. Les hommes qui s’acharnent à tenir une ligne qu’ils ébauchent à coups d’outils portatifs craignent d’être tournés. Il s’agit surtout de s’organiser sur place, de se renforcer pour préparer une contre-attaque sur 340. Cette contre-attaque doit être effectuée par deux bataillons du 106e, des éléments du 54e, du 301e qui forment un groupement sous les ordres du lieutenant-colonel Barjonnet commandant le 106e. Toute cette matinée donc – sous la fusillade et les obus au contact – on se prépare à résister d’abord à reprendre le terrain perdu ensuite. Genevoix ne connaît pas un instant de répit. Il est partout où sa présence est nécessaire ; il ne perd pas de vue ses chefs de section. Derrière lui au carrefour on organise activement une deuxième position (29). Quelle heure peut-il être ? C’est à l’aube du 25 avril que la compagnie de Genevoix a gagné les positions où elle se retranche. Il doit donc être environ 8h du matin. C’est à ce moment-là que Genevoix a été blessé. Tout à son affaire de commander et de faire abriter ses hommes : « J’atteins la droite, reviens vers le centre (…) » (Ceux de 14, p.663) il ne s’aperçoit pas qu’il passe devant une trouée repérée par les tireurs allemands et l’espace d’un éclair il est touché à trois reprises (30). C’est fini pour lui. Du moins le combat actif. Les dernières pages de Ceux de 14 sont celles d’un homme déchiré. Déchiré dans sa chair, meurtri ; devenu lui-même gibier traqué qui sous les trois balles qui frappent coup sur coup n’a plus le réflexe physique de s’écarter de la ligne de tir. Son corps sanglant lui devient étranger. A la lettre il est frappé d’étonnement et de stupeur devant ce qui lui arrive. Il devient le spectateur de sa propre destruction physique : « Sous mes yeux un lambeau d’étoffe saute, au choc mat d’une troisième balle. Stupide je vois sur ma poitrine, à gauche de l’aisselle, un profond sillon de chair rouge (…) (Ceux de 14, p.664). Il est traîné, ramené par ses hommes. Rive (31) son chef de bataillon le fait évacuer sur Mouilly où Le Labousse (32) médecin du 2e bataillon le dirige sur Rupt d’où il sera évacué sur Verdun et hospitalisé dans la nuit comme intransportable. Mais homme également déchiré dans son âme : il abandonne ses compagnons d’épreuves, sa compagnie et il ressent cela comme une profonde et douloureuse injustice.

« Et ma guerre est finie. Je les ai tous quittés ceux qui sont morts près de moi, ceux que j’ai laissés dans le layon de la forêt aventurés au péril de la mort (…) (Ceux de 14, p.668).

Le 106e souffrira encore. Le lendemain 26 avril prévenant l’assaut du groupement Barjonnet les Allemands prononcent un effort qui oblige le 106e à rétrograder dans le Bois Haut tandis que le 54e recule jusqu’à la côte Senoux. Mais le sacrifice des 24 et 25 avril avait permis de fortifier le carrefour Mouilly – Calonne – Les Eparges où se heurte l’assaut ennemi. C’est Dast qui a pris le commandement de la 5e compagnie et qui continue le combat. Le 27 l’affaire cesse.

Et les pertes, toujours.

Du 24 au 29 avril, le 106e a eu 8 officiers blessés dont Genevoix, et 3 disparus, et 107 hommes tués, 420 blessés, 130 disparus. Un bon tiers du régiment est hors de combat. Toute la 12e D. I. engagée dans cette attaque du 24 avril a d’ailleurs été durement malmenée. Les pertes se soldent par : 21 officiers tués, 56 blessés, 41 disparus et 7 089 hommes hors de combat (710 tués, 2 771 blessés, 3 608 disparus). Autant dire que la 12e D. I. qui venait d’être péniblement reconstituée est à nouveau inutilisable pour de longues semaines. (On notera par ailleurs le nombre important de disparus qui s’explique par la confusion de la situation et des combats en forêt). Le général Paulinier, commandant la 12e D. I. a le courage de conclure le rapport qu’il rédige sur ces journées par ces mots :

« Tous les cadres ont fait leur devoir (…) si l’on juge en haut lieu qu’une faute de commandement a été commise cette faute est entièrement de mon fait et que seul je dois en porter la responsabilité (33) ».

 

 

 

 

 

  1. Traduction. Les Allemands appelaient les Eparges les Hauteurs de Combres (Service Historique de l’Armée de Terre, 25 N 89).
  2. « Il y a, pour la 7e (…) un élève de St-Cyr, frais galonné, visage osseux, nez puissant et bon enfant qui vient d’arriver avec moi du dépôt. » Ceux de 14, p.18, cf. la photo de Porchon, page 139. Le Journal de marche officiel du 106e confirme bien que Porchon et Genevoix rejoignent le même jour le régiment, cf. page 4 de couverture.

3-4. J. M. O., 106e R. I., S. H. A. T., 26 N 677. et Historiques du 106e R. I. : Historique anonyme. Châlons-Sur-Marne. 1920, in 8°, 101 pages et Historique anonyme, fascicule polycopié, in 4°, 21. (S. H. A. T. A. 2g 5051 (5)).

Mais tout aussi grave aussi est la disparition des gradés, petits cadres indispensables dans leur rôle militaire et humain. Genevoix le remarque avec tristesse :

« Alors, plus un sergent ? Plus un caporal ? Alors toutes ces escouades dont chacune, jour après jour, resserre entre les siens tant de liens rudes et chaleureux, les voici donc privés du chef qui surveille en camarade, qui soutient aux heures difficiles de sa constante présence ! Je les connaissais si bien ceux que je perds aujourd’hui (…) » (Ceux de 14, p.97).

Nous avons déjà remarqué que certains de ces officiers quittent les escouades parce qu’ils sont promus officiers car on manque de chefs de section.

  1. « … C’est Dangeon ! Bien quoi alors ? (…) quand as-tu rejoint ? Il y a huit jours déjà, le 3. Ca n’a pas traîné : une balle dans un bras le 6 septembre à Sommaisne. Evacuation (…) hôpital (…) dépôt (…) en trois semaines et quelques jours tout était bâclé. J’ai repris ma place à la 5e juste pour le Bois Loclont (…) » Ceux de 14, p.178.

Mais aussi ceux qu’ont renvoie à leurs corps insuffisamment soignés, encore couverts de pansements comme ces trois soldats de Genevoix, blessés le 10 septembre à Rembercourt-aux-Pots et qui rejoignent le 23 septembre :

« Trois hommes se présentent à moi (…) tous les trois sont parmi mes meilleurs soldats (…) mais je m’aperçois soudain qu’ils ont les yeux gonflés, le visage blême et creux et que Beaurain et Raynaud portent encore à la main un pansement sordide (…). Croyez-vous qu’c’est malheureux, dites, mon lieutenant ? Treize jours qu’on est blessé, et pas guéris et renvoyés au feu comme ça, moi avec mon bras qui rend l’humeur encore et Beaurain avec son doigt qui pourrit (…) » Ceux de 14, p. 82.

  1. « … Tous ces jeunes qui passaient, rang par rang à n’en plus finir (…) je me demandais avec un affreux serrement de cœur en regardant cette foule harassée, ces reins ployés, ces fronts inclinés vers la terre lesquels de ces enfants habillés en soldats portaient déjà, ce soir, leur cadavre sur leur dos (…) » Ceux de 14, p.426-7.
  2. L’ordre de bataille du J. M. O. du 106e R. I. à la date du 1e avril 1915 indique que Genevoix prit le commandement de la 5e compagnie le 20 mars. Genevoix dans Ceux de 14 donne la date du 3 mars. Cette dernière est plus logique ; elle est en liaison avec les renforts qui arrivent cf. Ceux de 14, p.611 : « Décision : le lieutenant Genevoix est muté de la 7e à la 5e compagnie dont il prendra le commandement (…) » Dans les Feuillets inédits joints aux Carnets c’est la date du 28 février qui tranche la question : « 28 février : j’ai dû prendre une compagnie décimée, privée de cadres (…) ».
  3. S. H. A. T., 22 N 310 et 24 N 227.
  4. « Les renforts récemment arrivés au 106e et au 132e ont suffisamment renforcé l’effectif des compagnies de ces régiments pour que la 24e brigade puisse avec ses propres ressources assurer la possession de la crête des Éparges tout en accordant aux troupes un repos suffisant (…) » Général Paulinier commandant la 24e brigade. Mais à confronter avec le témoin :

« Ce dithyrambe à notre gloire qu’un officier d’état-major a chanté, en revenant d’une mission aux Éparges ? (…) il avait vu des hommes dans la boue (…) des hommes qui restent là. Ils ont pris la colline des Éparges (…) Ils ne demandent qu’à recommencer » (souligné par Genevoix), Ceux de 14, p.665.

  1. « 8 avril 20h. Ordre téléphoné » :

« (…) enlever coûte que coûte, cette nuit avant deux heures du matin, à la baïonnette le point X (…) » S. H. A. T., 23 N 310.

  1. Ordre téléphoné à 9h50 (le 8 avril) :

« Faire dire par tout moyen ordre à troupes massées contre le talus à l’est de l’O’ de marcher à tout pris sur X (…) »

et à 9h55, au 106e :

« Appuyez par toutes les troupes que vous pourrez rendre disponibles les troupes en C et les chasseurs à votre gauche (exécution) immédiate et qu’on s’installe solidement » (brigade à régiment), S. H. A. T., 22 N 310.

  1. S. H. A. T., 6 N 21. Il s’agit d’un entretien qui a eu lieu en octobre 1915 entre le général Herr et Georges Batault de la Gazette de Lausanne. Le texte est dans le ton conventionnel propre à ce genre d’interview. Herr y est présenté « tout simplement comme un héros » ce qui est banal en l’occurrence, mais aussi comme le « roi des artilleurs ». Pour excessive qu’elle soit, cette qualification est loin d’être fausse. Plus contestables sont les propos que l’ont fait tenir à Herr sur l’opération des Eparges, quand il dit par exemple : « (…) L’entreprise n’était pas facile. Tenez, c’était un peu comme monter à un mât de cocagne bien savonné avec quelqu’un au-dessus de vous qui vous donne des coups de pieds sur la tête ( …) L’opération en valait la peine, nous y avons mis le prix, nous avons perdu du monde, mais les Allemands aussi (…) et cela c’est du bénéfice net (…) » L’article a été censuré. A cause de ses indications sur les opérations des Eparges ? Elles paraissent plutôt faibles. Par les excès laudatifs irritants au lecteur informé ? Peut-être. Il est certain qu’écrire que : « (…) Ce général s’expose trop. Quand on bombarde violemment quelques-uns des points de son secteur le général ne peut se retenir : « Allons voir, dit-il, où vont les obus. » Et il arrive, alerte, insouciant dans les endroits qui sont soumis à un feu intense dont il constate les effets en connaisseur ». CSS propos ne pouvaient qu’agacer les combattants des Eparges. Au surplus, il est évident que la place d’un commandant de division n’est pas au premier rang sous les obus.
  2. (10 avril 16h30) « Colonel 106e et commandant 25e chasseurs signale (sic) l’affaiblissement considérable de leurs troupes par suite des pertes et l’extrême fatigue et déclare (sic) qu’il serait nécessaire de les relever au plus tôt. Je n’ai aucun moyen de le faire (…) pertes en cadres sont très grandes. Au 25e bataillon il reste seulement 3 officiers » Colonel Gramat. Nous respectons volontairement l’orthographe du secrétaire qui a griffonné hâtivement ce compte rendu téléphoné. (S. H. A. T., 22 N 310).
  3. « Dieue, état-major à Toul Faïencerie ».

Télégramme. 10 avril 12h30 :

« Il est indispensable, pour assurer la défense des Eparges que partie des troupes de sa garnison décimée et à bout de forces soit relevée aujourd’hui même. Je ne possède plus aucun élément disponible pour cette relève (…) » (S. H. A. T., 22 N 309). Sur ces journées d’avril Genevoix est bref, comme si son récit avait épuisé toute son horreur lors de la relation des attaques de février. Il est symptomatique d’ailleurs qu’il reprenne à cette occasion le style dépouillé du carnet de notes. Ceux de 14, p.632-6.

Pour le 7 avril par exemple, on ne trouve que : « quelques mots seulement : je ne puis vous donner que de pauvres minutes volées, car nous sommes, une fois encore, en pleine bataille (…) » Ceux de 14, p.634-5.

15-16. S. H. A. T., 24 N 277.

  1. L’ouvrage du commandant R. de Ferriet : La crête des Eparges 1914-1918, Payot, 1939, n’évoque cette attaque qu’en quelques mots seulement, pages 164-165 et note 1 page 165.
  2. Les avis divergent quelque peu sur l’heure de l’attaque du 24 avil. Le J. M. O. du 106e est muet là-dessus ; les pièces d’archives de la 12e D. I. donnent 11h20 ; heure que nous retenons car elle est pratiquement confirmée par le télégramme officiel annonçant l’assaut parvenu à la 1e Armée à 14h45 ; et il situe la prise des premières lignes à 13h. Etat-major Dieue à état-major Ligny : « Très formidable bombardement, ennemi a très fortement attaqué Tranchée de Calonne. 13 heures, 1e ligne cédée. Je fais garnir 2e ligne (…) » (S. H. A. T., 22 N 310). Par contre le compte rendu officiel des opérations de la 12e D. I. expédié sous le timbre du 6e C. A. (pièce 169/5) mentionne 13h : « Le tir de l’artillerie cessa et l’infanterie allemande prononça une attaque de part et d’autre de la Tranchée de Calonne… » (S. H. A. T., 22 N 309.).

Genevoix quant à lui est toujours extrêmement précis et ce qu’il indique se recoupe généralement avec les documents officiels originaux. « 24 avril. Depuis deux jours nous entendions vers l4est le grondement d’un marmitage (…) parfois les canons se taisaient (…) il était midi lorsque l’ordre est arrivé : « Départ 13h, direction Rupt-en-Woëvre (…) » Ceux de 14, p.656. Ceci est confirmé par le J. M. O. du Service de Santé du 106e : « 24 avril : alerte pour le 106e (…) le 2e bataillon part à 14h pour la Tranchée de Calonne (…) service de santé à Rupt (…) » (J. M. O. Service de Santé, S. H. A. T., 22 N 677).

  1. J. M. O. 106e, S. H. A. T., 22 N 677 et Genevoix : « en avant de nous les batteries de la cote 372 tiraient par sèches volées précipitées (…) » Ceux de 14, p.657.
  2. « C’était très simple : l’attaque allemande prononcée dans les bois au sud-ouest des Eparges avait poussé au nord dans l’axe de la Calonne (…) plusieurs de nos pièces lourdes étaient tombées aux mains des Allemands (…) l’heure était angoissante : les Allemands sur leur front d’attaque avaient pris pied dans notre première ligne ; notre seconde ligne n’existait guère (…) » Ceux de 14, p.659.

Genevoix, Ceux de 14, p.659, dit que c’est le 54e qui a cédé. « Le 54e, surpris, avait fléchi derrière sa première ligne (…) ». Or cela ne se recoupe pas avec le J. M. O. du 106e et le rapport officiel du général Paulinier commandant la 12e D. I. rapport qui a été rédigé dès le lendemain 25 avril et que nous avons déjà cité (cf. note 18) la minute dactylographiée de ce rapport indique nettement que c’est le 67e qui a été bousculé : « Devant cette attaque violente et soudaine le 67e régiment d’infanterie qui occupait nos tranchées cède (…) les Allemands purent ainsi atteindre un moment la route Mouilly – Les Eparges et pousser des éléments avancés dans le Bois Haut (…) » S. H. A. T., 22 N 309. Ce même rapport précise que le 54e, au repos à Rupt, alerté, avait également pris les armes et c’est lui qu’on envoie immédiatement sur la route de la Calonne pour contre-attaquer.

  1. 16h30. Le 54e prononce son attaque et fait reconnaître le carrefour Mouilly-Saint-Rémy-Tranchée de Calonne (…) S. H. A. T., 24 N 229.
  2. S. H. A. T., 22 N310. Compte rendu autographe du lieutenant-colonel commandant le 54e.
  3. « (…) Nous marchons. Quand nous levons les yeux nous voyons d’agrandir un ciel d’une pâleur limpide (…) il fera beau temps aujourd’hui (…) un colonel vient au-devant de nous, celui du 54e (…) écoutez Genevoix (…) voilà dit le commandant. Il y a un trou que nous allons boucher, le 54e à notre droite, le 301e à notre gauche (…) notre mission est on ne peut plus simple : tenir, pendant qu’on organise le carrefour derrière nous (…) » Ceux de 14, p.660.
  4. Rapport général Paulinier (24 N 227).
  5. « … un jeune est couché sur le dos frappé d’une balle (…) car les balles claquent à présent. Des feuilles hachées tournoient. Hobeniche tombe, la tête fracassée (…) d’un bout à l’autre de la ligne, ils tombent (…) les balles claquent, sèches, pressées (…) des feuilles déchiquetées tournoient, légères, parmi les durs claquements des balles (…) » Ceux de 14, p.662. Notons dans cette page les accumulations du mot balle, comme si dans le récit l’auteur voulait nous faire pressentir que ces balles qui claquent et sifflent serrées à présent vont bientôt le frapper.
  6. « On ne voit plus les fantassins allemands qui remuaient dans les éclaircies. Ils ont dû se coucher à plat ventre ; ils tirent toujours ; les balles ne cessent point de claquer.

Là-bas ! Là-bas ! La cavalerie boche ! Des cavaliers en file galopent derrière 340… » Ceux de 14, p.663.

  1. Genevoix avait sous ses ordres, au 1e avril, trois sous-lieutenants. Joy affecté le 4-3-1915 (active). Cherret affecté le 28-3-1915 (active) et Prat affecté le 14-11-1914 (réserve). Dans Ceux de 14 il donne des pseudonymes qui recouvrent les noms réels : Dast, Wang, Sansois, Salager. Qui est Dast ? En raison de la familière amitié qui les unit, (Dast tutoie Genevoix) et qui provient d’une déjà longue camaraderie Dast ne peut être que Prat. Notons également la similitude des noms. « Un revenant de plus ce Dast, une épave de la Marne renflouée ; maigre, vibrant, tout en nerfs, il a des sautes d’humeur qui déconcertent, des crises de gaieté trépidantes coupées d’accablements profonds : inquiétant et charmeur il attire et il échappe, il séduit et il décourage. » Ceux de 14, p.532. Remarquons enfin que tous les officiers de la 5e sont nommés à titre temporaire. (Au 106e, 34 officiers sur 61, état-major compris, sont nommés à titre temporaire).

Enfin ces affectations récentes expliquent et confirment l’appréciation du général Paulinier selon laquelle les cadres ne connaissent pas suffisamment leurs hommes (cf. J. M. O. 106e, 26 N 677).

  1. « Le carrefour et la tranchée (de Calonne) sont violemment bombardés par 105 venant du sud. Liaison avec la 128 établie avec 67e et quelques éléments du 301e vers la droite, mais il y a entre ces unités un espace vide de 500 mètres environ » (note au crayon provenant d’un officier du 54e S. H. A. T., 24 N 229).
  2. « Dast me parle, et déjà, à cause du vacarme, il est obligé de crier : Tu peux retourner au centre ! Je réponds de mon coin – que je sache seulement où tu es (…) Encore une fois je parcours la ligne d’un bout à l’autre. A tous mes tirailleurs je redis les mêmes phrases en passant « Laissez-les tirer ; abritez-vous d’abord » Ceux de 14, p.663.
  3. « (…) Abritez-vous ! Je suis tout près d’eux, je leur crie « qu’est-ce qu’il y a ? Baissez-vous ! Il y a une trouée ! Ils voient (…). Trop tard : je suis tombé un genou en terre. Dur et sec un choc a heurté mon bras gauche (…) Ceux de 14, p.663-4.
  4. Pseudonyme de Bord ; active ; commandant à titre temporaire ; chef du 2e bataillon depuis le 19 mars 1915. Rive-Bord avait été le commandant de compagnie de Genevoix à la 7e. L’accord ne s’était pas fait tout seul au début semble-t-il : « Vous veniez de Normale supérieure. Je n’aime pas beaucoup cette école… vous ne m’avez pas fait très bonne impression (…) Ceux de 14, p.456.
  5. Le Labousse, en réalité Lagarrigue, aide-major de 2e classe. Au passage on note dans le récit de Genevoix une indication précieuse de chronologie. En effet quand il passe à Dieue, souffrant, il se souvient que la veille : « vers 10h du matin comme chaque jour (…) nous étions à Dieue (…) ». Il est donc évacué sur Dieue vers 10-11 heures du matin ; ce qui compte tenu du temps pour être évacué place la blessure aux alentours de 8h. Ceux de 14, p.667.
  6. S. H. A. T., 24 N 227. Rapport Paulinier, 30 avril 1915.
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