Hommage à Genevoix

Le combat d’infanterie dans « Ceux de 14 ». Par Léon Fallon, général (C. R.)

Je me souviens de Ceux de 14 vous propose de redécouvrir l’Hommage à Maurice Genevoix édité en 1981 par le Comité National du Souvenir de Verdun « Une jeunesse éclatée, de La Vaux-Marie aux Eparges », et réalisé par Monsieur Gérard Canini, agrégé de l’Université.

L’association remercie infiniment le Mémorial de Verdun pour son aimable autorisation.

Le combat d’infanterie dans Ceux de 14. Par Léon FALLON, général (C. R.)

« Le général qui avance sans rechercher la gloire et qui recule sans craindre la disgrâce, dont la seule pensée est de protéger son pays et de servir son souverain est le joyau du royaume… » (Sun Tsé).

Dans la série d’eaux fortes bien connues, « les misères de la guerre », Jacques Callot a traduit en gravures réalistes les épisodes dramatiques des guerres de son temps.

Ceux de 14 est une fresque comparable, magistrale. Trois siècles ont passé. Les temps ont changé. Le martyre n’est plus comme au temps du graveur lorrain celui de l’humble paysan : c’est celui d’un combattant, du citoyen-soldat.

Dans ce livre, Maurice Genevoix évoque assurément et de façon saisissante le courage, la volonté, l’abnégation voire l’astuce du « poilu ». A vrai dire il y met surtout en relief son immense misère, celle de l’être accablé par le fer et par le feu, par un adversaire implacable, par les éléments naturels : le froid, la pluie, la neige, trahi même par la terre – l’Alma Mater – qui se mue en boue, tourne en glue dévorante. Il y dépeint un homme engourdi comme dans un état second, hébété, anéanti dans une sombre désespérance, parfois se hérissant devant l’absurde, voire furieusement révolté…, mais un homme qui, quand même, dans un constant sursaut espère…

De ci, de là il est d’ailleurs rasséréné, réconforté. Il se sublime dans des amitiés intenses nouées aux pires instants de sa misère, dans des élans d’incroyable fraternité éclos sur les chemins de croix qu’on monte alors en foules résignées. Trop souvent c’est pour retomber dans un plus amer écoeurement , lorsque la mort au tranchant sans appel, met fin à cette communion sans égale d’âmes sanglantes

Là, sommairement évoqué, me paraît être l’essentiel de Ceux de 14. Aussi y rechercher autre chose, et notamment des données touchant l’art ou la science (?) de la guerre – la tactique – paraît à première vue une gageure. D’ailleurs à quelque égard incongrue ! On comprend bien pourquoi.

Et lorsqu’il me fut suggéré de tenter une recherche, d’écrire quelques pages sur ce sujet, je me suis d’abord posé quelques questions… Puis je me suis souvenu qu’il était possible de trouver dans cet ouvrage si fidèle maints témoignages – plus ou moins explicites – sur le savoir-faire – ou son absence – des combattants et des chefs, des leçons, quelque sujet à réflexions. Alors, malgré les risques, et avec l’idée de rendre à l’auteur un hommage renouvelé et plus universel encore, j’ai entrepris cet essai.

Maurice Genevoix fait donc peu état de « tactique ». Lorsqu’il y est entraîné par son récit, il le fait simplement, très clairement. S’il en parle peu, et modestement, c’est qu’au cours de cette guerre il y en eut très peu ! Il y eut alors si peu d’art et si peu de « science », du moins dans les combats d’infanterie ! Ceci explique qu’il fallut tant de courage, d’abnégation et de sacrifices – lesquels pallièrent une intelligence absente ou bafouée…

Les notes que j’ai tirées de Ceux de 14 touchant le combat d’infanterie, les réflexions qu’elles m’ont suggérées, sont regroupées dans quelques rubriques d’importance inégale : renseignement et sûreté, organisation du terrain, liaisons, manœuvre et utilisation du terrain, exécution des feux, réactions face aux paniques, information du combattant…

D’autres indication pourraient encore être retenues dont je ne dis rien, telles celles concernant les travaux d’approche par galeries en sape, l’attaque en exploitation des effets de mines souterraines, l’attaque d’un blockhaus, le combat sous bois…

Renseignement et sûreté rapprochée

Tout au long du récit, le souci du renseignement et d’une sûreté rapprochée est patent…

Il l’est davantage bien sûr dans la phase de mouvement d’août-septembre 1914 et à vrai dire on a l’impression que les Allemands donnent le meilleur exemple de l’utilisation, dans cette perspective, de leur cavalerie et de leur aviation…

Mercedi 2 septembre… « Devant nous des uhlans en vedette à la lisière d’un bois, cheval et cavalier immobiles. De temps à temps seulement la bête chasse les mouches en balayant ses flancs de sa queue… »

Mercredi 9 septembre… « Toute la journée des avions nous survolent. Des obus tombent aussi. Mais le capitaine a eu l’oeil pour récupérer la bonne place : les gros noirs nous encadrent sans qu’aucun arrive sur nous… Qu’est-ce que fait donc cet aéro boche ? Il n’en finit pas de planer sur nous… »

On est alors à La Vaux-Marie. L’avion visiblement renseigne son artillerie et probablement prépare l’action de son infanterie : dans la nuit d’orage qui va suivre les Allemandes déclencheront une attaque apparemment soigneusement montée et comportant une dangereuse manœuvre d’encerclement. L’auteur s’en tirera avec bonheur grâce à son esprit d’à propos, son courage… et sa chance. Mais combien de corps inanimés joncheront le lendemain matin la plaine de La Vaux-Marie !

Samedi 19 septembre… (au bois des Caures)

« Deux vedettes allemandes arrêtées en avant d’un bois face à celui que nous tenions semblaient deux statues de pierre grise. Puis des sections rampantes sortirent des bois et s’avancèrent en plaine, ternes comme le sol et visibles à peine… »

17-19 octobre (aux Éparges)

Butrel !

Mon lieutenant ?

Veux-tu faire une patrouille ?

Ca dépend !

Et de quoi ?

Je veux d’abord savoir qui vous allez me donner.

Un seul homme : Beaurain.

Bon ça va ! « …… » Beaurain et toi vous allez grimper là-haut, plus haut que nos escouades détachées jusqu’à ce que vous ayez repéré les petits postes boches…

… Je veux seulement que vous me donniez l’emplacement exact de ces petits postes et si possible la distance qui les sépare des nôtres. Le mieux serait qu’il ne soit pas tiré de coup de fusil… ». C’est moche, dit Butrel… ».

Au retour, Butrel rend compte : des trous individuels sous les petits sapins à la lisière du bois à soixante-dix mètres de nos postes ; la tranchée est probablement derrière, en plaine…

Il ajoute :

« Y en avait un qu’était sorti d’son trou. I r’mettait sa culotte justement quand il m’a vu (…) En somme je l’ai pas zigouillé, c’est lui qui s’est suicidé.

Tu l’as…

Un peu. Vous pensez pas que j’allais l’louper à quinze mètres, comme çà n’est-ce pas tout le monde est content : vous, vous avez vos renseignements. Moi, j’ai mon boche et la patrouille rentre au complet… ».

Sûreté

Dimanche 6 septembre. « Une heure et demie du matin. Sacs à terre, fusils dessus, en ligne de section par quatre à la lisière d’un petit bois maigre, des bouleaux sur un sol pierreux. Il fait froid. Je vais placer en avant un poste d’écoute et reviens m’asseoir parmi les hommes.

… Quatre heures. Une dizaine de coups de feu sur notre droite me font sursauter au moment où j’allais m’assoupir. Je regarde et vois quelques uhlans qui s’enfuient au galop, hors d’un boqueteau où ils ont dû passer la nuit… ».

Des deux côtés on avit pris soin d’assurer sa sûreté rapprochée…

 17 octobre. La section Genevoix prend ses consignes dans les pentes boisées du ravin des Éparges.

L’adjudant commandant la section relevée :

« Nous sommes ici section de droite. La compagnie voisine est à quatre cents mètres par là. Comme vous voyez ça fait un trou… »

M. Genevoix :

« Mais il doit y avoir entre vous un petit poste de liaison (…). Ha ! Diable, je ne sais pas »…

Sombre réflexion… Cruelle perspective !

Mais l’adjudant soudain se frappe le front :

« – A propos du petit poste. J’oubliais de vous dire, mon lieutenant, que nous détachons une escouade à quarante ou cinquante mètres plus haut… Il est pur souffle Pannechon à mon oreille » (Pannechon, c’est l’ordonnance…).

Voilà, à coup sûr, un chef de section qui n’avait pas beaucoup réfléchi ni compris grand chose à sa mission ; il en avait seulement oublié l’essentiel. Ceci est moins rare qu’on le pense… le manque de discernement !

Organisation du terrain

Il est notoire que l’Allemand – commandement et exécutants – a de tout temps surpassé le Français dans le réflexe et l’art de s’enterrer.

Pourtant le souci de protection apparaît constamment dans le récit de Maurice Genevoix et ce, même au cours de la phase de mouvement. Des trous individuels sont creusés dès qu’on s’arrête.

Pour un chef de section être obéi par ses hommes exténués n’est pas un mince mérite. A la guerre, bien sûr, on sait vite par expérience là où il est question de vie u de mort… La paresse, souvent de hautaines attitudes, portent aussi à des négligences hors de raison, aux conséquences tragiques.

23-25 octobre. La 7e compagnie (à laquelle appartient la section Genevoix) est en première ligne aux Éparges. Une sorte de trêve tacite s’est installée : commandements français et allemand – pour des raisons différentes – pensent y trouver leur avantage. L’Allemand en profite pour travailler à l’aménagement d’une tranchée dans le sous-bois à quelques dizaines de mètres de la section Genevoix. L’officier allemand et ses soldats vont et viennent, tels les terrassiers d’une équipe du temps de paix.

Malgré l’intervention du commandant de la 7e compagnie l’autorité supérieure maintient sa « défense de tir »…

Et quelques jours plus tard il en coûtera chaud aux Français qui essaieront de se frotter à une tranchée allemande supérieurement aménagée et à peu de frais.

Janvier 1915. La 7e compagnie est en réserve sur « la Calonne ». Elle a reçu l’ordre d’aménager une deuxième « ligne » (ou plutôt une deuxième position…)

« On travaille peu sur le chantier. Les outils délaissés s’appuient de guingois d’un bout à l’autre de la tranchée : on fume, on regarde voltiger la neige.

Mais tout à coup la Fouine (Biloray dit « la Fouine ») dresse le nez : Acré ! Chuchote-t-il. V’l’colo…

Toute l’équipe a repris ses outils et fait semblant de travailler. Ils ont beau s’agiter, on sent qu’ils ne croient pas à ce qu’ils font : ça leur paraît une blague cette tranchée en deuxième ligne, si loin des Boches et des vraies tranchées ; une brimade de gradés qui veulent « les amuser ». Et je pense comme eux malgré moi par instinct grégaire : une tranchée de combat ici, à Calonne ! Quelle belle idée d’état-major ! »

L’auteur reconnaît plus tard son erreur avec une claire honnêteté. Relevant les évènements des 24 et 25 avril il écrit en effet : … « l’heure était angoissante : les Allemands sur le front d’attaque avaient pris pied sur notre première ligne ; notre seconde ligne n’existait guère – et nous en savions quelque chose, nous qui l’avions tout l’hiver négligée… »

C’est alors et sur cette fameuse « deuxième ligne » que Maurice Genevoix allait être grièvement blessé…

Les liaisons

Pour transmettre les ordres ou les comptes rendus on fait feu de tout bois, en égard aux faibles moyens techniques de l’époque. Sans doute on recourt au téléphone dès que le front se stabilise. Mais les lignes ont souvent à souffrir des bombardements et nombreux sont ceux qui tombent en travaillant à les rétablir. On fait le plus souvent appel au coureur, parfois au cavalier ou au cycliste. Lors des combats de La Vaux-Marie le 8 septembre, l’auteur rapporte curieusement le passage d’un commandant de gendarmerie (!) qui en pédalant vigoureusement assure une liaison à bicyclette jusqu’en première ligne. Improvisation sans doute !… Et emploi marginal d’une arme, il est vrai, polyvalente…

Dimanche 6 septembre. « Je cours le premier cherchant le pli du terrain, le talus, le fossé, où abriter mes hommes après le bond, ou simplement la lisère de champ qui les fera moins visibles aux Boches. Un geste du bras droit déclenche la ligne par moitié ; j’entends le martèlement des pas, le froissement des épis que fauche leur course. Pendant qu’ils courent, les camarades restés sur la ligne tirent rapidement, sans fièvre. Et puis, lorsque je lève mon képi, à leur tour ils partent et galopent, tandis qu’autour de moi les lebels crachent leur magasin… »

La lutte aux abords et pour l’éperon des Éparges fait constamment ressortir l’importance de la contre-pente et des angles morts tant du côté allemand que du côté français, contre-pente difficile à atteindre par les tirs d’artillerie, du moins les tirs tendus.

Lors des relèves, de la tranchée de Calonne à la crête des Éparges, on progresse d’abord sur un glacis exposé mais en utilisant des boyaux qui assurent une assez bonne protection, mais ensuite se présente un parcours très exposé et de jour très meurtrier dans la vallée du Longueau jusqu’au moment où on gagne l’angle mort de l’éperon… le havre de salut ! Au plus près de l’ennemi !…

Les feux d’infanterie – un cas de panique…

Au début de la guerre (1914-1918) les petites unités d’infanterie ont peu ou n’ont pas d’armes automatiques. Le fusil-mitrailleur n’existe pas encore et les mitrailleuses peu nombreuses sont groupées à l’échelon régiment (1).

Pour faire face à des situations de crise (assaut ennemi par exemple) on exécute des feux de salve qui permettent d’obtenir sur l’adversaire des effets physiques ou psychologiques importants, de surcroît qui contribuent à la cohésion et à la discipline de feu de l’unité. Le chef peut ainsi reprendre en main une troupe qui tire « à tort et à travers » et gaspille ses précieuses munitions.

De fait, commander – aux petits échelons – ce n’est pas seulement et dans son sens strict « manoeuvrer », c’est aussi diriger des feux. On l’oublie parfois.

Le 24 septembre, on est dans la région de Mouilly. La section Genevoix est en seconde ligne. La panique se propage dans les unités au contact. La description est frappante… dont ci-après un court passage :

« Et il en arrive toujours avec les mêmes yeux agrandis, la même démarche zigzagante et rapide, tous haletants, demi-fous, hallucinés par la crête qu’ils veulent dépasser vite, plus vite, pour sortir de ce ravin où la mort siffle à toutes les feuilles, pour s’affaler au calme, là-bas où on est pansé, où l’on est soigné et peut-être, sauvé »…

Malgré tous ses efforts pour enrayer la panique, la section Genevoix se trouve rapidement au contact d’un ennemi nombreux qui attaque en rangs compacts sous la futaie, et en délicate situation… Ordre arrive de se replier : il faut le faire méthodiquement sinon c’est le désastre.

« Chaque commandement porte. Ca rend : une section docile, intelligente, une belle section de bataille ! Mon sang bat à grands coups égaux. A présent je suis sûr de moi-même, tranquille, heureux (…).

… Les mausers ne tirent plus qu’à coupes espacés. Qu’est-ce qu’ils font les Boches ? Il faut voir. Cessez le feu ! ».

Plus tard…

… « Il y a des nôtres, un peu plus loin sur la droite, une longue ligne de tirailleurs, irrégulière mais continue. Les hommes ont profité merveilleusement de tous les abris :

«ils tirent à genoux, derrière les arbres, derrière les piles de fagots, ils tirent couchés, derrière des butes minuscules, au fond de trous creusés en grattant avec leurs pelles-pioches. Voilà de l’utilisation du terrain ! Voilà des hommes qui savent se battre… ».

« Derrière eux à quelques mètres des officiers dirigent le tir et observent (…) J’ai collé ma troupe sur la gauche prolongeant la ligne. Les lebels de ma section font choeur avec les voisins.

– Par slave… Joue-Feu !

Ca roule ; il y des retardataires qui lâchent le coup deux ou trois secondes après la décharge générale.

– Par slave… Joue-Feu !

Un seul craquement, et bref ; la rafale jaillit d’une même volée. Bon, cette fois… » « …Cessez le feu !

Mes soldats entendent. Ils passent le commandement, ils ne tirent plus. Le fusil est prêt, ils guettent le commandement nouveau. Feu de cartouches !… ;

Le mot vole le long de la ligne : deux cartouches…deux cartouches…deux cartouches… ».

Cet épisode porte à longue réflexion (2).

Quelque esprit clairvoyant, amoureux de l’armée mais sage et sans complaisance, saura peut-être un jour démontrer et révéler tout ce qui a tant manqué et manque encore à notre instruction militaire.

Pourquoi en particulier, et s’y attacherait-il quelque honte à le faire ? N’enseigne-t-on pas la conduite à tenir dans les situations défavorables, voire les pires, désespérées, catastrophiques… « honteuses »… et par exemple :

  • les réactions et procédés qui peuvent permettre d’empêcher, d’enrayer les paniques, de pallier quelque peu leurs funestes conséquences…
  • la part de combat que doivent continuer à assumer les petits groupes, les combattants isolés…
  • l’attitude à tenir lorsqu’on est prisonnier de guerre…
  • les procédés qui peuvent permettre d’échapper à une honteuse capture, de s’évader coûte que coûte et le plus tôt possible, de « conduire » à son terme une évasion…

Une expérience récente nous a montré que la victoire n’est parfois acquise qu’après de lourds revers, qu’au prix d’amères sueurs et de sang versé…J’ai connu ces temps et j’ai senti combien je n’y avais pas été « militairement » préparé.

Les lacunes concernant l’information qui font l’objet des lignes ci-après sont également à inscrire dans le chapitre des insuffisances, effet peut-être des mêmes hautaines suffisances.

L’information et « la participation » du combattant

Il est des principes dont on parle beaucoup parce qu’ils ont du mal à s’instaurer. Et plus on en parle, moins on les observe.

C’est le cas depuis des lustres dans l’armée soviétique concernant « l’initiative » : on bride à souhait et on s’étonne sans fin des effets du frein. C’est le cas chez nous en ce qui concerne l’information, la participation… Il y a accoutumance à un discours auquel ne correspondent pas les faits. Une amorce de tournant paraît pourtant s’annoncer… Maurice Genevoix aborde ce problème dans une page remarquable à propos des combats du 25 septembre 1914…

« Pourquoi ce parti pris du silence ? On nous ordonne : « Allez là ». Et nous y allons. On nous ordonne « Attaquez ». Et nous attaquons (3). Pendant la batille du moins, on sait qu’on se bat.

Mais après ? Bien souvent c’est la fusillade toute proche, les obus dégringolant en avalanche qui disent l’imminence de la mêlée. Et lorsqu’une fois on s’est battu, des mouvements recommencent, des marches errantes, avance, recul, des haltes, des formations, des manœuvres qu’on cherche à s’expliquer et que généralement on ne s’explique pas.

Hier (…) on nous lançait en pleine tourmente à une heure difficile entre toutes, l’ennemi s’avançait avec une résolution forcenée (…).

Toute la science des états-majors ne pouvait plus rien contre…

Nous arrivions, nous luttions, nous tenions ou nous étions bousculés à notre tour. Dès lors nous étions tout. Dès lors il était raisonnable de nous dire combien lourde mais combien exaltante était notre tâche…

Assurément il est des choses qu’il est utile de cacher aux combattants. Il y en a d’autres qu’on pourrait, qu’on devrait leur révéler. L’incertitude complète énerve leur courage. On les y laisse trop souvent, comme à plaisir »…

Peut-on mieux dire les choses ? Je n’ajouterai qu’un mot : parmi les armées occidentales, il y en a peu qui ait autant et aussi longtemps que la nôtre négligé ce facteur important de la réussite : l’information des exécutants. Les armées communistes ont depuis longtemps pris la chose en considération. Mais cela s’inscrit chez elles dans l’esprit et les réflexes souvent abrutissants de « l’agit prop »…

Conclusion

Dans son Histoire de la guerre Montgomery écrit à propos de la Première Guerre mondiale : « Le fait est qu’étant donné les armes existantes la défensive offrait des avantages considérables. Cependant avant la guerre une théorie contraire avait été bâtie, résumée par ces mots de Foch : « faire la guerre, c’est attaquer toujours ».

L’Anglais insiste :

« … Quoiqu’un chef doive toujours tendre à imposer sa volonté à l’adversaire, il doit savoir quand la partie essentielle du courage est la prudence… »

D’évidence, en 1914, un esprit « a priori offensif » prévalait.

Le 4 septembre – c’est la retraite – on fait grand’halte à Fleury-sur-Aire, à l’ombre des saules, au bord de la rivière.

Maurice Genevoix raconte…

« Près de nous, un lieutenant, Sautelet, se tient debout au milieu d’un groupe, moustaches hérissées, bras nus, l’échancrure de sa chemise montrant une poitrine velue comme le poitrail d’un sanglier. Il étourdit les autres de sa faconde et de la violence de sa voix éraillée mais formidable. J’entends ceci : il y a deux moyens de les avoir : enfoncer le centre ou déborder les ailes… ».

Maurice Genevoix n’ajoute aucun commentaire. Il serait inutile. D’évidence : art simple, la guerre est toute exécution.

En tout, il ne suffit pas de dire, « il faut le faire »…

Rapidement, ce devait être l’enlisement… Et les deux adversaires allaient se livrer à des assauts frontaux incroyablement meurtriers !…

Cédons encore la parole à l’auteur de « Feue l’Armée française ». Il écrivait en 1929 (mais l’a-t-on lu?) :

« … Si une leçon se dégage clairement des années 1914-1918, c’est que nul parmi ceux qui pensent positivement aux conflits de l’avenir ne prendra l’initiative de se battre dans des conditions aussi barbares et aussi absurdes. Peut-être une nation « résolument défensive » peut-elle se résigner à des méthodes dépourvues d’imagination, mais il est bien certain que l’Etat qui aura quelque jour recours aux armes ne jouera pas sa chance sur cette inspiration désespérante, ruineuse, attentatoire à la dignité humaine et si parfaitement étrangère aux hautes facultés de l’esprit, et qu’il n’attaquera qu’après avoir mis au point un matériel nouveau et une tactique nouvelle qui imprimeront à la guerre un caractère absolument différent des lourds massacres sur fronts stabilisés. »

En lisant ou relisant Ceux de 14 on pourra méditer, à propos du combat d’infanterie, sur la vanité des idées générales et des systèmes lorsqu’ils ne se traduisent pas en orientations claires, en éléments d’exécution, sur la nécessité d’une tactique simple et d’un certain savoir-faire – de réflexes -, et, élément capital, sur l’harmonie indispensable des moyens et de la tactique.

On méditera aussi sur l’incroyable obstacle sur lequel sont venus buter les plus beaux esprits militaires avant et pendant 14-18, puis dans « l’entre-deux-guerres », mais surtout – surtout ! – sur les servitude et grandeur incomparables du citoyen – soldat de la Grande Guerre.

Et, stratégie et tactique ayant alors peu à voir, on réfléchira enfin sur les conséquences que pourrait avoir pour notre pays une soumission sans combat – dans la panique – à telle ou telle idéologie étrangère : quelque sorte d’esclavage, tragique aboutissement d’un refus de faire face, à l’instar de Ceux de 14, en citoyen et en Français.

 

 

 

 

 

 

  1. En 1914 les régiments d’infanterie disposaient de 6 mitrailleuses. En juin 1916 les bataillons (du 46e R. I. à Vauquois par exemple) comporteront 3 compagnies « ordinaires » et 1 compagnie de mitrailleurs. La compagnie « ordinaire » sera dotée de 8 fusils-mitrailleurs. Le régiment disposera alors au total de 24 mitrailleuses.
  2. On lira avec intérêt « Feue l’Armée française » (général XXX, 1929). On y relève : « les principes tactiques (…) sont tellement simples et tellement limités qu’il faut être un Allemand pour en vouloir faire une science »…

Et à propos de l’instruction militaire et des paniques :

« … Le but de l’instruction militaire n’est pas seulement d’enseigner le maniement d’une arme et le schéma d’une manœuvre mais de former des réflexes individuels et collectifs contre la panique qui ne s’enraye pas par des raisonnements et des démonstrations…

… S’il cède à la peur (l’homme) fuit, se couche ou se cache. S’il réagit avec exaltation, il s’expose et se sacrifie. S’il garde quelque maîtrise de soi, sa réaction s’appelle « riposte « … Seule celle-ci est utile et efficace… ».

  1. Tout comme les légionnaires du centurion (Évangile selon Saint-Luc) : « Car moi qui n’ai qu’un grade subordonné j’ai pourtant des soldats sous mes ordres. Je dis à l’un: va et il va ; à un autre, viens et il vient ; et à mon serviteur : fais ceci et il le fait… »
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