Hommage à Genevoix

Réflexions sur la structure du langage dans « Ceux de 14 ». Par Jean-Claude Gillet, professeur de lettres classiques

Je me souviens de Ceux de 14 vous propose de redécouvrir l’Hommage à Maurice Genevoix édité en 1981 par le Comité National du Souvenir de Verdun « Une jeunesse éclatée, de La Vaux-Marie aux Eparges », et réalisé par Monsieur Gérard Canini, agrégé de l’Université.

L’association remercie infiniment le Mémorial de Verdun pour son aimable autorisation.

Réflexions sur la structure du langage dans Ceux de 14. Par Jean-Claude GILLET, professeur de lettres classiques

L’œuvre de Maurice Genevoix, Ceux de 14, admirable récit de guerre, comme le fut par exemple Le Feu d’Henri Barbusse réussit le prodige de fondre un récit anecdotique dans l’atmosphère générale de la bataille : il suffit pour s’en convaincre de relire la période du quinze au dix-sept septembre de Ceux de 14 : « Il me semblait que j’avais la cervelle en bouillie et je souffrais cruellement de mon impuissance à penser. Un seule impression me possédait, lancinante : la poursuite avait cessé ; les Boches s’étaient arrêtés, quelque part près d’ici, et il allait falloir se battre, dans cette débâcle du corps et du cœur. Je me sentais infiniment seul, glissant chaque minute un peu plus vers une désespérance dont rien ne viendrait me sauver : pas une lettre des miens depuis le départ, pas un mot d’affection, rien !… » (1) Nous pouvons, ce nous semble, parler de l’unanimisme de Maurice Genevoix. Le naturel des propos échangés, les réflexions que provoque la guerre donnent à celle-ci une présence toute particulière : il semble en fait que nous vivons avec ces hommes à la fois si simples et si grands et que nous participons à cet événement d’importance qu’est le combat. Dans cet hommage au combattant de Verdun qui n’est pas le seul à avoir été rendu avec autant de talent – souvenons-nous des Hommes de bonne volonté de Jules Romain – nous allons très brièvement essayer de poser une problématique de l’utilisation d’une langue hors normes de la part de cet écrivain à la langue fine et raffinée. Le vocabulaire militaire technique et argotique propre à l’arme de l’infanterie est assez important ; ainsi nous est-il possible tout d’abord d’aborder le vocabulaire qui appartient au champ sémantique de l’armement : nous pouvons constater que reviennent régulièrement trois appellations de projectiles : le shrapnel, le frelon, la marmite ainsi que le démontrent les citations suivantes : « A peine quelques shrapnels, cinglant de très haut, inoffensifs, ou des frelons à bout de vol, qui bourdonnent mollement (2) » ; « à la prochaine marmite j’attendrai pour me relever que l’essaim entier soit passé (3) ». Dans l’utilisation quasi simultanée de ces trois termes il semble intéressant de noter que seul le premier projectile est désigné par son nom technique – ce qui arrive à des prononciations aussi savoureuses de la part des soldats du lieutenant Genevoix que celle de « scrapnel » – qui fort probablement subsiste pour des raisons qu’il faut essayer de découvrir dans l’inconscient collectif de la troupe de 1914. En effet, ne faut-il point envisager que le shrapnel, que l’on appelle en fait aujourd’hui la bombe à fragmentation, produit des effets si terribles que l’inconscient des soldats a refusé d’utiliser un euphémisme qui aurait pu avoir un effet psychologique dissuasif. Il y a dans cette situation l’acceptation d’une fatalité certes douloureuse et pénible identique à celle du soldat, qui dit à l’auteur sa réaction, son état d’esprit lors de l’abandon au milieu du champ de bataille du corps de son frère mortellement blessé : « et puis… je lui ai dit adieu… et puis… je suis parti… et… et je l’ai laissé là, lui… à mourir par terre… au milieu de ces sauvages… (4) ». La situation est tout à fait différente pour ce qui concerne les deux autres types de projectiles : en effet il semble possible de dire qu’est recherchée une catharsis des dangers mortels provoqués par ces obus. Le soldat ne se trouve plus dès lors confronté à un objet de mort redoutable pour lui, mais plus à un pauvre objet métallique sans grand pouvoir, en tout cas sans pouvoir de destruction des vies humaines : « (…) un sifflement accourt vers nous, brisé net par le fracas de trois marmites explosant à la fois : trop court ! D’autres sifflent, passent sur nous ; et trois panaches de fumée noire surgissent du sol éventré, cent mètres derrière, hors du bois : trop long ! Encore la stridence d’une rafale. C’est moins brutal : elles vont loin. Nous les voyons éclater sur la droite, déracinant quelques petits sapins qui sautent en l’air avec les mottes de terre et les éclats (5) ». Il y a parfois des velléités de minimiser même les projectiles les plus redoutables : « A peine quelques shrapnels, cinglant de très haut, inoffensifs, ou des frelons à bout de vol, qui bourdonnent mollement (6) ». Il faut malgré tout reconnaître que ce désir certes naïf, mais ô combien naturel, ne fait absolument pas disparaître de l’esprit du soldat ou des cadres qui l’entouraient une lucidité très aigüe qui les empêche d’oublier qu’ils vivent dans un monde de mort et d’anéantissement : « Nous courons pliés en deux, poursuivis par les 75, par ces couperets sifflants qui rasent, terribles, les bords du boyau, par ce seul 75 qui tire trop court, qui frappe toujours à la même place, à notre droite (…). Et mes hommes arrivent toujours et le même 75 continue de taper du même rythme implacable et mortel, à la même place, à quelques mètres sur la droite (…) cela se perd dans les jets raides des 75, disparait (l’auteur parle ici d’une préparation d’artillerie en cours) derrière cette voûte tranchante et dure, qui s’abaisse, qui se bande, si violemment tendue qu’elle va se briser tout à coup, crouler sur nous et nous anéantir. Elle est toujours là ; nous ne pouvons que baisser la tête, n’avoir plus de tête si nous pouvons, plus de poitrine, plus de ventre, n’être plus qu’un dos et des épaules recroquevillées (7) ». Comment se fait-il que les obus ne nous aient encore tué personne ? Il en est tombé à l’arrière de l’entonnoir, en avant, si près de nous que leur souffle nous a giflés. Nus n’entendons plus que ceux-là, parce qu’ils nous empêchent de dormir : s’il ne tombait que tous les autres, nous pourrions peut-être dormir, tant leur cadence est monotone, depuis le choc léger de leur départ là-bas, jusqu’à leur chute vertigineuse, quelque part où nous ne sommes pas (8) ». Nous sommes donc amenés à constater que le soldat de l’époque redoute de façon très violente ces objets de mort même s’il essaye de le ramener à une dimension plus humaine, plus supportable, contre laquelle il est encore possible de résister, de réagir : le fatalisme qui prévaut malgré tout est dans une certaine mesure tempéré par un certain optimisme réparateur qui permet de supporter l’environnement inhumain. L’œuvre de Genevoix n’est pas émaillée uniquement par les appellations techniques des projectiles de l’artillerie mais aussi par un ensemble de termes qui font appel à ce que nous pourrions appeler l’argot militaire : ainsi nous nous trouvons confrontés à des termes comme « guitoune » : nous remontons au nord-est le long des bois, traînaillons longtemps en tous sens, pour arriver enfin au point fixé, des tranchées faites par le génie avec des abattis en avant. Nous les occupons. « J’ai une « guitoune » de feuilles un peu en arrière (9) ». Nous n’oublierons pas non plus des termes comme « tinette » ou « aéro » : « bien entendu, les « tinettes » se font jour, diverses et baroques (10) ». « Beaucoup d’aéros, les nôtres lumineux et légers, les boches plus sombres et plus ternes, semblables à de grands rapaces au vol sûr (11) ». Les termes comme « aéro » ou « le Boche » : « Le Boche semble cinglé d’un coup d’étrivières (12) », ne sont pas typiques du vocabulaire de Genevoix mais appartiennent à ce que nous serions tentés d’appeler l’inconscient collectif qui avait été alors frappé après l’apparition de cette troisième dimension du combat et qui était encore – ce qui est fort compréhensible même encore à l’heure actuelle – sous le choc de l’annexion d’une partie du pays par une horde de sauvages ; dès lors il semblait tout à fait normal de refuser à cette population le patronyme officiel qui est celui de tout homme de bien habitant un pays civilisé. D’autre part, pour ce qui concerne des termes comme par exemple « guitoune », nous pensons qu’il y a eu de la part de Maurice Genevoix un oubli volontaire de sa propre situation d’universitaire brillant qui l’a amené à s’identifier entièrement au combattant son frère d’arme: il semble dès lors tout à fait logique qu’il emploie un vocabulaire non conventionnel qui ne fait pas partie intégrante du champ lexical de l’homme de la rue de l’époque. Il ne faut pas non plus oublier qu’il réussit dès lors à faire pénétrer dans un univers inconnu qu’il réussit à peindre à grands traits mais avec malgré tout beaucoup d’art : ainsi l’utilisation de termes comme Feldwebel (adjudant dans l’armée allemande) ou Oberlietnant (13) (lieutenant) ou margis (abréviation du maréchal-des-logis, c’est-à-dire sergent dans ce que l’armée d’aujourd’hui appelle l’arme blindé cavalerie) peut tisser autour de ces hommes une sorte d’ »aura » un peu mystérieuse et inquiétante : en réalité, le fait que l’on ait enlevé à ces hommes tout aspect humain – nous ne saurons jamais rien de leur vie civile – pour ne les voir que par l’intermédiaire de leur grade semble assez révélateur de la séparation très nette qui existait entre ces combattants qui étaient presque des habitants d’un autre monde et l’univers des civils qui ne souffraient que très rarement du conflit. Léon Riegel disait à propos de la permission de Genevoix que l’on se croirait à cent lieues du front (14). Nous retrouvons cet état d’esprit dans les Carnets d’un fantassin de Charles Delvert. Avec ce professeur d’histoire mobilisé, Genevoix au-delà des titres universitaires, a en commun de pouvoir analyser et observer ce qui l’entoure : en fait l’intellectuel ne cesse de regarder et d’observer la machine à tuer qu’il est devenu et le milieu dans lequel il vit : « contre-attaquer ! Après une journée comme celle-ci, meurtrière, épuisante, lorsque toute l’exaltation des hommes est tombée, qu’ils ne sentent plus que les courbatures de leurs membres et le vide de leur estomac. Contre-attaquer dans cette obscurité, avec des troupes désorganisées, privées de cadres, disloquées ! Mais les minutes passent sans qu’aucun ordre ne nous arrive. Et peu à peu la réflexion me convint que j’ai ridiculeusement accepté pour une réalité probable, ce qui n’était qu’une rumeur vague, née de quelques mots lancés par un affolé au moment où retentissaient les premiers coups de canon (15) ». Cette seule citation nous convaincra sans mal de l’utilisation d’un vocabulaire noble et précieux – ainsi ridiculeusement – tout à fait compréhensible de la part d’un intellectuel normalien. Il ne faut pas non plus oublier que Genevoix demeure en tout lieu en tout moment un cartésien qui essaye, dans le cas présent, d’analyser les cause de ce que nous pourrions appeler une forme d’hystérie collective à laquelle il a lui-même participé. Il est dès lors tout à fait étonnant de constater que le lieutenant Genevoix eu égard à sa personnalité prononce des phrases ou des expressions comme celles qui font l’objet des citations suivantes : « Allez ! Allez ! Mettez-y-en ! Allez ! Allez ! Feu » ou bien déjà il n’y a plus de braillard à voix rauque ou amenez-vous par là les enfants (16). Dès lors se fait jour le problème de la coexistence d’une langue noble qui permet à Maurice Genevoix de nous faire part de ses idées intimes et d’une langue triviale utilisée quotidiennement et ceci sans contrainte – ainsi un soldat dira à son lieutenant : « Eh ! L’ami, quand tu en auras assez, d’me p’loter l’derrière, faudra d’mander aut’chose (17) » ! Ce langage généralisé, puisqu’un lieutenant d’artillerie parlera des gens qui « foutent le camp » évoque tout d’abord la promiscuité du casernement mais il a en fait une raison beaucoup plus profonde. L’auteur est en fait devenu un simple cadre d’une armée au combat qui a oublié sa propre culture pour ne plus utiliser que le patrimoine linguistique assez frustre et sommaire de ses compagnons. Il ne faut cependant pas oublier le rôle important que doit jouer le lieutenant dans l’encadrement d’une troupe : Maurice Genevois a pour ce faire une extraordinaire capacité psychologique puisqu’il oublie tout à fait sa propre personnalité pour ne plus être qu’un soldat parmi tant d’autres. Il nous semble donc possible de dire qu’au-delà de l’excitation due au combat l’auteur éprouve un véritable sentiment de fraternité à l’égard de ses compagnons de misère. « La plupart semblaient las infiniment, et misérable. Pourtant c’étaient eux qui venaient de se battre avec une énergie plus qu’humaine, eux qui s’étaient montrés plus forts que les balles et les baïonnettes allemandes. C’étaient eux les vainqueurs ! Et j’aurais voulu dire à chacun l’élan de chaude affection qui me poussait vers tous, soldats qui méritaient maintenant l’admiration et le respect du monde pour s’être sacrifiés sans crier leur sacrifice, sans comprendre même la grandeur de leur héroïsme (18) ». En fait le soldat – dans l’oeuvre de Genevoix – est présenté à la fois dans son ensemble collectif et dans son individualité. Mais toujours (…) il est anonyme. C’est l’homme le soldat, un élément que l’uniforme – plus que la boue et les souffrances – tend à fondre dans une masse (19). Il semble dès lors nécessaire d’oublier l’utilisation d’une langue qui aurait tranché beaucoup trop sur l’idiome simple et un peu frustre d’un peuple uni par son désir de venger 1870. Il est peut-être possible d’affirmer que Maurice Genevoix en utilisant certaines formes plus ou moins dialectales, essaie de démontrer que le soldat de quatorze fait partie d’un peuple qui se mobilise sans arrière-pensée autour de la ligne bleue des Vosges à reconquérir, reconquête qui va faire de lui le soldat du droit et de la civilisation : ainsi si Maurice Genevoix présente un soldat qui parle avec un fort accent gascon ainsi que nous pouvons nous en rendre compte dans la citation suivante : « Une torpillieu tommbe : ell-le les bouzille… Une otre torpillieu tommbe : ell-le les bouzille… alors je me dis : mon povre Boquot, tu es foutu (…) j’ai de bel-les photos, quand même ! On te les enverra aussi à la grrand. Illlustration. En douce, avec mes initiales…Pas du chiqué, hé, ces documents (20) » ? En utilisant donc un soldat qui a l’accent d’une région fort éloigné de Verdun, l’auteur participe à une démarche d’ordre collectif qui fait du soldat le défenseur d’une seule et unique idée : ne reprend-il pas en fait tout simplement la vieille idée, la levée en masse de l’époque de la Révolution du peuple face à ce qui peut l’anéantir. Il y a d’ailleurs développement de cette thématique lorsque l’auteur fait parler les soldats avec beaucoup de vie et de gouaille. Nous pouvons bien entendu dire qu’il y a volonté de tracer une sorte de peinture du milieu ambiant ; en fait la démarche semble beaucoup plus subtile dans la mesure où elle lui permet tout d’abord de nous montrer cette capacité extraordinaire de rire, de joie dans un cadre affreux et hostile : « Hé la bûche ! Je te demande quand tu auras fini de tirer à toi toute la couverture ? (…) Ah ! Non, tu m’embêtes à la fin ! Laisse-moi roupiller tranquille ! Reprends-la ta couverture, roule-toi dedans, garde-la pour toi tout seul ; mais laisse-moi roupiller tranquille (21) ». « Des loustics plastronnent : Eh ! Binet, tu les as numérotés, tes abatis ? – Ah ! Ma mère, si tu voyais ton fils ? Mais leur gaieté voulue ne trouve point d’écho (22) ». Nous touchons en réalité, là, le véritable problème : en effet, cette gouaille qui est la leur, ne constitue en réalité qu’un repoussoir pour des choses pénibles et désagréables qu’ils se refusent à voir en face ; il s’agit, ce nous semble, d’un moyen pour ses hommes de s’affranchir d’évènements qu’ils savent pour le moins indéniables et qui, s’ils ne les touchent pas directement, atteindront des êtres qui leur sont momentanément proches. En outre nous pouvons constater que l’utilisation de certains idiomes para littéraires peut avoir une signification extrême : « C’est la faute de Pinard, a-t-il dit. On en avait bouillu trois seaux : mais Pinard a reçu un schrapnell dans la tempe, il est tombé la tête au-dessus d’un seau ; du sang plein d’dans : c’était plus buvable. Et il ajoutait : si Pinard avait vu tout c’t’ouvrage… Heureusement qu’il était mort (23) ». Nous pouvons en effet dire que dans la citation ci-dessus le soldat déverse sa bile et son ire à propos d’un incident malheureux et regrettable pour lui et ses compagnons dans une expression syncopée et maladroite qui fait de ce mort le véritable bouc émissaire. En plus, si nous considérons la citation suivante : « j’ai eu tout d’même une sacrée veine. Je v’nais d’passer auprès des officiers ; y en avait trois : l’capitaine Desoignes, le lieutenant Duféal, avec le sous-lieutenant Moline. Qu’est-ce qu’il en reste, après c’t’obus ? Je v’nais de passer ; j’m’en tire pour pas cher (…) Puisqu’y a pas un coin de c’te crête où qui n’est pas tombé un obus ou qu’il en tombera pas un, faut changer de place un bon moment, ou r’cevoir un obus en plein… Si j’avais pas changé d’place, moi, j’aurais r’çu l’même obus qu’eux trois… J’ai changé d’place : j’ai eu d’la veine (24) ». Nous pouvons constater que l’inflation de la langue para littéraire fait d’elle un élément extraordinaire qui a une utilité toute particulière : en effet nous sommes à même de constater que l’auteur réussit par ce moyen à faire apparaître la véritable personnalité du soldat, qui met en quelque sorte son âme à nu. Nous pourrons de même dire que c’est un moyen malgré tout subtil de mettre en relief les différents aspects que constituent cette entité indéfinissable qu’est l’âme humaine : ainsi dans la citation suivante : « Ah ! Vous n’vous figurez pas répète Petitbru. Faut que j’crie, que j’crie… les brancardiers ! Les brancardiers !… que j’crie encore, bon Dieu (25) ! » La douleur déshumanise l’homme qui dès lors n’est plus en mesure de s’exprimer conformément aux règles linguistiques imposées par la société : la déformation de la langue peut en fait être considérée comme un moyen de jauger l’âme de l’individu. En plus dès que le sentiment dépasse le cadre étroit de la vie humaine, apparaissent des noms qui n’appartiennent à aucune langue connue : ainsi est très souvent utilisé l’adjectif maous – dont l’étymologie peut être magis ? – qui fait référence à une peur ou à une faim qui ne sont pas connues dans la vie quotidienne de l’humanité. Nous pouvons enfin envisager les finalités de l’utilisation du dialecte meusien : il est nécessaire tout d’abord de remarquer que Maurice Genevoix cherche plutôt à donner l’impression d’une langue régionale qu’à utiliser véritablement une langue bien particulière : c’est en fait la prononciation, les défauts de prononciation, qui sont surtout mis en relief : « Seigneur ! Quelle perte ! Ils ont pris l’auvent de mon « pouits » pour faire du feu ! Qui est-ce qui me « récompinsera » (26) ? ». Nous pouvons à la lumière de cette citation ou conclure que l’auteur essaye de situer géographiquement l’action de son œuvre ; il tente aussi de nous indiquer que les particularismes locaux et linguistiques peuvent être dépassés pour obtenir une cohésion générale du pays qui n’est plus qu’un bloc opposé à l’ennemi. Cela devient peut-être encore plus flagrant maintenant où il y a un accord tacite entre cette femme et ce médecin, autour du traitement à imposer, qui éloigne en quelque sorte le spectre de la guerre : « une femme arrive, maigre et sale, qui pousse devant elle une fillette à cheveux jaunes dont les paupières rouge vif sont collées de chassie. Le Labousse, consulté, prescrit un collyre. « Et qu’est-ce que j’vous dois, comme ça monsieur le médecin ? Demande la femme. – Mais rien du tout, madame (…) faut tout d’même ben que j’vous « récompense ». N’y en a pus beaucoup, mais l’boirez bien. Il est bon ; oh ! Mais oui là (27) ! ». Il nous est également possible d’envisager que la langue para-littéraire et régionale permet à l’auteur de jeter un œil à la fois ironique et sympathique sur la roublardise populaire qui refuse dans une certaine mesure toute coopération avec ses défenseurs et ses protecteurs : «  Et la vieille, l’horrible sèche comme un paquet de sarments, édentée, crasseuse, des mèches de cheveux dans les yeux, lève les bras au ciel et prend la sainte Vierge à témoin qu’elle n’a rien, mais rien du tout, là (…) Alors on dit un prix, un gros prix (…) Six œufs à la file apparaissent dans ses doigts maigres, laiteux sur sa peau terreuse. Elle vous les coule tièdes encore, dans les mains, au fond des poches ; et elle dit tout bas de sa bouche aux gencives nues : « N’faut point en causer, surtout. J’en aurai p’t’être d’aut’s pour vous, quand mes gélines les auront faits. Mais n’faut point en causer. Oh ! Mais non là (28) ».

Ici en fait Genevoix fait davantage un portrait caricatural d’un portrait proche de la réalité simplement parce que cette femme ne sui pas la voie qui devrait être la sienne dans un pays en guerre qui a besoin de tout un chacun pour vaincre. Enfin si nous considérons la citation suivante : « Mon pauvre enfant, dit-elle, adieu »…Faut que je monte à l’épicerie préparer toute ma journée. J’ai du véin qu’arrivé de Verdéun, un cochon à mettre en pâté pour ces aut’es malheureus enfants ; avec ça une vache à faire tier, à cause de ces pauvres civils qu’il faut pourtant qu’ils mangent aussi, pas vrai ?…Ah ! On a bien du mal, allez (29) ! » Nous pourrons constater la coexistence de deux registres de langue : il semble dès lors possible de dire que nous est rendue sensible l’appartenance de cette femme à une toute petite bourgeoisie, ne serait-ce que par le fait qu’elle est propriétaire d’une épicerie. Le parler dialectal ne devient pour elle qu’un accident de parcours, somme toute minime puisqu’il se limite à un prononciation particulière ; l’expression syntaxiquement défaillante provient dès lors du fait que cette femme cherche avant tout à être dans différentes situations la plus efficace possible.

Nous pouvons en conclusion dire que l’utilisation par Maurice Genevoix d’une langue para-littéraire aux facettes multiples et diverses éclaire de façon extraordinairement émouvante ceux que Léon Riegel appelle les suppliants d’un même calvaire de boue ; la langue vernaculaire éloignée de toute velléité de classicisme formel nous permet de cerner la personnalité du combattant dans son ensemble avec ses grandeurs et ses limites qui le font malgré tout homme parmi les hommes. Nous pouvons dès lors avec Maurice Genevoix ou disons par son intermédiaire comprendre avec notre chair ; faute de quoi en effet « les mots ne sont que vanité ». Ce souvenir de la vie en campagne à Verdun peut avoir pour nous à l’heure actuelle une valeur spirituelle d’importance : en effet Maurice Genevoix a une « notion de l’homme qui ne renie rien, de l’homme qui refuse d’abaisser le malheur et la souffrance vers la passivité du troupeau, de confondre l’amertume suicidaire avec l’indépendance de l’esprit (30). En écrivain à l’art brillant Maurice Genevoix a réussi à rendre perceptible cette philosophie par l’intermédiaire d’une langue aux ressources multiples. Ceux de 14 est en fait bien plus qu’une œuvre sur la guerre, c’est la comédie humaine d’une bonne partie de notre vingtième siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

1. Ceux de 14. Page 71. Edition définitive. Flammarion, 1950. 672 pages.

2. Ibid. page 30 et ssv. Notamment tout le passage concernant les combats de Sommaisne.

3,4,5,6. Ibid. successivement pages 23,98, 110, et 40.

7,8. Ibid. pages 552 et 559.

9, 10, 11, 12. Ibid. successivement pages 21, 27, 22 et 48.

13. Ibid. page 639.

14. Léon R. Riegel. Des Eparges à Verdun, in Verdun 1916 (p. 263-274). Actes du Colloque 1975 ; ANSBV – Université de Nancy II : Verdun 1976. 378 pages.

15. Ceux de 14, page 99.

16. Ibid. page 42 à 45.

17, 18. Ibid. pages 75 et 60-61.

19. Gérard Canini. L’illustration et la bataille de Verdun, in Verdun 1916, pages 175-185.

20. Ceux de 14, page 623.

21, 22. Ibid. pages 74 et 87.

23. Ibid. page 579.

24, 25. Ibid. respectivement pages 582 et 594.

26. Ibid. page 13. On remarquera – et il y aurait là une féconde analyse à effectuer – que le soldat chez Genevoix en arrive à créer son propre langage, étonnant et suggestif amalgame de patois intégré à des expressions argotiques purement militaires.

28, 29. Ibid. respectivement pages 121 et 497.

30. Postface de Maurice Genevoix à Verdun 1916, page 374.

 

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