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La Grande guerre de Genevoix

Reparution de Ceux de 14, un pavé formidable, avec une épatante préface de Michel Bernard.
Par Bernard Morlino, écrivain et journaliste.

Mieux qu’un héros, le poilu était un homme. La jeunesse pense qu’il suffit d’avoir les cheveux longs, un Levi’s et des tatouages pour être dans le coup, qu’un écrivain en costume est ringard. Maurice Genevoix (1890-1980) ressemblait à Fernand Gravey et André Luguet, des acteurs dont on ne se souvient plus, peut-être « datés ». Genevoix ne l’est pas. Il suffit de lire Ceux de 14 pour comprendre. Un grand prosateur au service d’une langue majestueuse. Simple, précis, émouvant, fraternel, Maurice Genevoix n’a pas d’équivalent dans le registre des mémorialistes de la guerre de 1914-1918. Chez lui, pas de morceaux à la Céline. Dans Ceux de 14, l’ennemi du marketing littéraire rapporte les visions atroces de la première boucherie du XXè siècle. Barbusse, Dorgelès et Vercel n’ont pas le monopole de la souffrance. Plus proche des témoignages de Gabriel Chevallier, Jean Giono, Léon Werth, Maurice Bedel et Blaise Cendrars, Maurice Genevoix reste l’écrivain majeur de cette « vacherie de guerre » qui provoqua la mort de 1 396 000 soldats français. Voici l’atroce comptabilité: 9 millions de cadavres, sans parler des millions d’invalides, de veuves et d’orphelins. « Ce que nous avons fait, c’est plus que ce qu’on ne pouvait demander à des hommes, et nous l’avons fait ». Maurice Genevoix n’a jamais oublié que certains de ses amis ont péri là où il a survécu. Brillantissime normalien, prêt à mourir pour la patrie, le voilà sous-lieutenant à moins de 24 ans. Lieutenant, il est blessé de trois balles près de Verdun, huit mois après le début des hostilités, à quelques mètres de là où on a retrouvé le corps d’Alain-Fournier. Incroyable signe du destin quand on sait que le 24 avril 1915, dans la même zone, Jünger a été lui aussi blessé. Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1914, Genevoix fut aux avant-postes dans la zone où l’auteur du Grand Meaulnes perdit la vie. Devant lui, « une grande clairière (…) retentissait toute, dans les ténèbres, de gémissements, d’appels suppliants et de cris ». Le cadavre d’Alain-Fournier gisait peut-être sous la hêtraie à quelques pas du soldat Genevoix. Sans le savoir aussi, Genevoix vit mourir Louis Pergaud, l’un des fantassins qui attaquait à découvert. Le survivant avait lu les deux écrivains qu’il ne connaissait pas. Si l’on a fini par localiser et identifier le corps d’Alain-Fournier, celui du créateur de La guerre des boutons n’a jamais été retrouvé.

Réformé, Maurice Genevoix décida de passer sa vie à sauver de l’oubli le passage sur terre de ses amis morts au combat. (En fin de volume, Florent Deludet propose un très émouvant dossier illustré avec la biographie express des disparus). Genevoix écrit donc Sous Verdun (1916) – qui sera censuré pour adoucir la véridique cruauté des scènes – Nuits de guerre (1917), Au seuil des Guitounes (1918), La Boue (1921) et Les Eparges (1923). Son premier lecteur fut Paul Dupuy, le secrétaire général de l’Ecole normale supérieure avec lequel il correspondait dans tous les sens du terme. L’ensemble des textes sur la guerre est devenu Ceux de 14 en 1949. Dans sa préface, Michel Bernard explique la genèse de ce qui est un livre phare du Vingtième siècle. On a rarement vu une telle osmose entre le préfacier et l’auteur du livre. Bernard défend la mémoire de Genevoix qui refusa toujours de faire de la fiction avec ce qu’il avait enduré dans les tranchées. Cela lui coûta le prix Goncourt (il l’obtint plus tard avec Raboliot). Pour se consoler de la folie meurtrière, Genevoix aimait la compagnie des arbres et des oiseaux. Sa fille Sylvie témoigna souvent de l’érudition de son père qui nommait le moindre bout de brindille, tout en imitant le chant du rouge-gorge qui venait se poser tout près d’eux. Oui, un immense écrivain a vécu parmi nous, et la racaille moderne lui a fait de l’ombre. Je me souviens d’avoir vu Genevoix piquer une colère sur le plateau de Bernard Pivot parce qu’il ne voulait plus entendre ou lire: « Dans mon for intérieur ». Avec maestria, il conclut: « On doit écrire: Dans mon for, sans rien ajouter de plus ». On a tort de se laisser abrutir par les écrivains qui ont créé une marionnette pour devenir légendaire. Maurice Genevoix, lui, avait assez de confiance dans son style pour éviter de faire le gugusse. Il ne nous cache pas qu’il a entendu pleurer ses amis, au seuil du trépas. Aussi, dans Ceux de 14, perçoit-on la lumière qu’il a vue dans les yeux des mourants.

Article paru le 3 décembre 2013, dans la revue Service littéraire.

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