Hommage à Genevoix

Robert Porchon, l’ami de Chevilly

Maurice Genevoix a vécu la Première Guerre mondiale. Il a raconté cette expérience bouleversante dans Ceux de 14. Alors que cette année sera celle du centenaire de la guerre de 14-18, vous pourrez découvrir une réédition chez Flammarion ou une adaptation télévisée pour France 3. L’occasion, aussi, de participer aux commémorations prévues dans le Loiret.

L’association « Je me souviens de Ceux de 14 » vous propose un dossier paru dans le n°24 de janvier 2014 de Terres de Loire, magazine du Val de Loire et de l’Orléanais.

Dix milliards de lettres ont été échangées pendant les quatre années de la guerre. « Presque tous les combattants, à l’été de 1914, griffonnaient vaille que vaille, sur quelque carnet de route, leurs impressions encore brûlantes », témoigne Maurice Genevoix dans L’oeuvre, en 1961.

Parmi eux, Robert Porchon, son ami, originaire de Chevilly. Les deux hommes s’étaient croisés au lycée d’Orléans. Ils furent chacun le meilleur ami l’un de l’autre, dans les bivouacs, les tranchées, les combats, au sein du 106e régiment d’infanterie.

Dédicace du livre premier

Le sous-lieutenant Porchon a été tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, au quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Eparges, dans la Meuse, où son corps repose depuis. Il avait 21 ans. Maurice Genevoix n’a pu assister à sa mort, ni même voir le cadavre de son ami. Il lui a dédié le livre premier de Ceux de 14, Sous Verdun.

La belle-mère de Robert Porchon, Marie-Louise, – durement touchée par la guerre puisque son frère, le général Gabriel Delarue fut tué le 20 mars ; le frère de Robert le 6 avril ; et l’un des beau-fils, Aristide Jeanmot, le 6 octobre – a recopié les lettres que lui écrivait son fils et celles reçues après sa mort (condoléances). Elles sont reprises dans Carnet de route, aux éditions de La Table ronde.

 La tombe de Robert Porchon, dans le cimetière militaire du Trottoir, au pied de la crête des Eparges. © Roger Soulas


La tombe de Robert Porchon, dans le cimetière militaire du Trottoir, au pied de la crête des Eparges. © Roger Soulas

Extraits de Carnet de route

Jeudi 10 septembre 1914

« Jour le plus effrayant de ma vie. A minuit, il commence à pleuvoir. Ça me réveille tout à fait. Tout à coup crépitement, sifflement de balles. C’est à la tranchée en face de nous. Je fais réveiller tout le monde, mais aussitôt je vois devant moi une ligne de tirailleurs. Je crois que ce sont les compagnies en face de moi qui se replient. Quand elles sont à quinze pas je constate que ce sont les Allemands. Il y en a au moins trois compagnies contre ma section ! […] C’est alors que je m’aperçus qu’ils nous tournaient encore à droite et que nous allions être pris entre deux feux. Au milieu du bruit, j’eus bien du mal à faire faire face à quelques hommes de ce côté. Ce qui ralentit le mouvement de ceux qui nous tournaient. C’est à ce moment que je pris par la manche un Allemand en lui disant de faire face en avant. Je le prenais pour un Français. Couvret le tua… »

9 janvier 1915

« […] Il y a des endroits où ça ressemble d’une façon tout à fait frappante à la rivière mystérieuse de Magic-City. L’eau s’y trouve en abondance, et les balles boches qui ont ricoché font un bruit analogue au son de la guitare des Tziganes. Mais les paysages sont variés. L’entrée me semble tout à fait à un torrent des Alpes. Il y a des rochers, des cascades, puis des endroits plus tranquilles, des tours et des détours. Enfin c’est gentil comme tout. Il y a aussi les régions des sables mouvants qui vous laissent enfoncer jusqu’à mi-jambe. […] De temps en temps, on vide la tranchée. Les Boches font comme nous. Et à travers les créneaux on voit leur outil qui passe le parapet et lance l’eau. Ce matin je leur ai cassé une écope à coup de fusil. Ces animaux-là en profitent de ce qu’ils sont en haut pour vider leur tranchée de notre côté. Si bien que c’est nous qui héritons de leur eau. »

Leur Genevoix…

• Roger Soulas, de Meung-sur-Loire, retraité de l’Education Nationale, médaillé Jeunesse et Sports, ancien conseiller municipal à Huisseau-sur-Mauves, correspondant de presse, passionné de photo.

En 1967, alors instituteur à l’école de Ménestreau-en-Villette, Roger Soulas remporte un prix en illustrant un texte de Maurice Genevoix sur la Sologne, écrit pour Visages de la France, un recueil d’évocations des régions françaises par des Académiciens.

« Maurice Genevoix me demande ce qui me ferait plaisir. Je réponds rencontrer le secrétaire perpétuel de l’Académie française ! » Rendez-vous est pris. Roger Soulas a 32 ans, Maurice Genevoix près de 80. « Il m’a reçu longuement. Je l’ai écouté conter la Sologne. J’ai fait des photos… »

« Quand j’ai lu ses ouvrages, j’ai retrouvé des sensations que je n’arrivais pas à exprimer. Comment faites-vous ?, lui ai-je demandé. Il m’a répondu : C’est simple, je prends ma plume et j’écris. Ses souvenirs d’enfance étaient d’une grande précision. Aujourd’hui, j’aurais plein de questions à lui poser, sur la guerre. Je pense que cela l’a profondément marqué. Il était peut-être le seul à s’intéresser à la souffrance des hommes et des animaux. Il avait un véritable amour de la vie. »

• Gérard Boutet, de Josnes, écrivain, conteur, auteur des Gagne-misère ou de La France en héritage, chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres en 2001.

Gérard Boutet croise Maurice Genevoix en 1974. Roger Secrétain, alors PDG de La République du Centre, lui avait commandé l’interview de la dernière page, qui sera titrée : Des fourrés solognots à l’Académie française. Il se rappelle de l’attente dans le salon des Vernelles, du premier contact avec « un homme jovial, accessible ».

Gérard Boutet possédait alors un singe. Cela devint un sujet de conversation, Maurice Genevoix lui racontant que certains primates, en Afrique, récupéraient des coquillages. L’Académicien guide son visiteur jusqu’à sa table de travail, lui montre « la côte bleue de Sologne », et explique comment il a écrit Raboliot sans jamais avoir pu rencontrer Alphonse Depardieu qui lui a pourtant inspiré le personnage principal…

Parmi les questions que Gérard Boutet, dans son costume de journaliste, pose à Maurice Genevoix, l’une concerne la chasse : « Comment peut-il l’évoquer avec complaisance, lui qui a connu la guerre ?» L’écrivain reconnaît une certaine ambiguïté : « Dès que j’ai mesuré ce drame dans les yeux humains, tout a changé : les parties de chasse avaient perdu leur attrait. » Sur la mort justement, il conclut ainsi cet entretien : « Quand on arrive tout près, c’est tout simple. Je vous assure que c’est tout simple. »

Serge Grouard, député, maire d’Orléans.

L’œuvre de Maurice Genevoix fait partie intégrante des souvenirs d’enfance de Serge Grouard. « J’admirais son vocabulaire, ses écrits. » Raboliot, le roman poème La forêt perdue ou Rémi des Rauches ont accompagné ses balades en Val de Loire, réelles et rêvées. Alors, Maurice Genevoix, auteur régionaliste ? « Pour moi, il n’y a pas de hiérarchie, je réfute tout classement. C’est de la littérature française. Il nous rappelle ce qu’il ne faut pas perdre, l’essence de la vie… J’aime son côté détaché, hors du monde. Il y a, dans son style, une mélodie du verbe, une véritable inspiration pour monter… »

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Une réflexion sur “Robert Porchon, l’ami de Chevilly

  1. Ce « véritable amour de la vie » qu’évoque si justement Roger Soulas, « ce goût passionné de la vie » que l’écrivain retrouvait lui-même en Paul Dupuy – l’un de ses hommes-miroirs au même titre que le fut Robert Porchon -, cette tendresse pour la vie comme le traduit le titre « Tendre Bestiaire », peut-être est-ce là précisément ce qui, au-delà de tout talent littéraire, a donné à l’écriture de Maurice Genevoix sa saveur si particulière, si chaude, et si reconnaissable entre toutes.

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