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A propos de La ferveur du souvenir

Témoigner selon Maurice Genevoix

 

A propos de La ferveur du souvenir, Paris, La Table Ronde, 2014, 212 p.

 

Si un seul point était à retenir des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, ce serait sa vertu d’avoir pu rendre accessible au (grand) public des textes souvent difficile à consulter mais qui donnent pourtant certaines grandes clés de compréhension de ce conflit marquant.

Ainsi, les éditions de La Table Ronde nous offrent la possibilité de relire vingt-six textes de Maurice Genevoix publiés essentiellement après 1945. Ordonnés en cinq grandes parties par Laurence Campa, ces textes, articles, discours ou préfaces d’ouvrages, illustrent à l’envie l’implication constante de Maurice Genevoix dans le champ du témoignage public de son expérience de guerre, pendant, après et bien après que les fusils et canons se soient tus. Inlassablement, et dans un registre constant, l’auteur de Ceux de 14 prend sa plume et vivifie sans cesse le processus de mémorisation de la guerre. Il inscrit ses souvenirs dans un double discours : celui du survivant, et celui, parallèle, de la dette due aux camarades qui ne sont pas revenus. Grand blessé lui-même, invalide de guerre depuis qu’il a reçu trois balles dans le corps sous Verdun en avril 1915, il produit finalement à travers l’ensemble de ce corpus un discours cohérent ponctué des mots « souvenir », « camarade », « fidélité ».

Ces trois éléments clés construisent le discours mémoriel de Genevoix. Ils marquent aussi, par capillarité, une grande partie des caractéristiques propres des mémoires de la Grande Guerre encore aujourd’hui. La scansion des textes ici proposés éclaire parfaitement la puissance de ce triptyque discursif. Et si la compréhension d’un phénomène aussi complexe que la guerre sur l’expérience combattante ne peut se limiter à l’étude de textes d’un seul homme, celle proposée par Maurice Genevoix, qui assuma sa position de « grand témoin », mise en lumière notamment par Jean Norton Cru dès la fin des années 20, paraît essentielle.

L’épreuve de la vérité sur l’homme

L’expérience humaine, sociale et anthropologique de la guerre laisse apparaître sur le champ de bataille selon Maurice Genevoix la vérité nue de la nature humaine.

La guerre aura été pour lui le choc de la mort de masse. Si cet aspect fondamental de son expérience de guerre ne s’affirme pas d’emblée, il se dévoile peu à peu et se lit de manière pérenne dans l’ensemble de ses écrits comme à travers sa prise de parole à Verdun en 1967. Cette expérience lui a permis d’entrevoir l’homme parce que l’épreuve, tant individuelle que collective, a exacerbé les sentiments, et notamment les plus nobles. La force de chaque individu s’est trouvée renforcée par la présence de l’autre. Mais Genevoix n’est pas Jünger. Aucun « homme nouveau » fascisant n’a surgi à l’horizon de ce drame. Seule peut-être la conscience peu à peu acquise qu’il faut retenir de « la guerre », comme leçon de vie, la beauté de l’homme vrai. La « communauté d’âme » née de la commune expérience combattante est le plus beau legs que les anciens ont à transmettre selon Genevoix, et auquel ils s’accrochent malgré leur disparition progressive et qu’ils affirment à l’occasion des cérémonies commémoratives. Cet apprentissage de la survivance ne doit pas s’éteindre. Au risque de l’oubli de tant de vies sacrifiées. Et Genevoix commence très tôt à œuvrer à cette cristallisation de cette idée clé. Le jeune normalien prend sa plume dès la guerre et reprend ses carnets sous l’influence de Paul Dupuy, le secrétaire général de l’Ecole normale supérieure. L’auteur en devenir de Ceux de 14 édifie déjà, alors que la guerre n’est pas terminée, un monument aux hommes avec qui il a vécu. Il les perd un à un, ceux qu’il appelle rétrospectivement ses « camarades ». C’est d’abord envers ceux de l’Ecole, comme Paul-Raymond Benoist, qu’il marque son affection. La perte de ce condisciple du lycée d’Orléans, « l’ami de quinze ans », le renvoie à la mort de tous les autres : « Ils étaient tombés l’un après l’autre, tous, jusqu’à me laisser seul parmi la foule des indifférents. » (Annuaire de l’association de secours des anciens élèves de l’Ecole normale supérieure, 1916). La description des blessés, dressée par Georges Duhamel dans la Vie des martyrs, entre en résonnance avec ce que la guerre a pu renverser de l’ordre des choses : « parce qu’il n’est pas dans la destiné de l’homme de mourir avant d’avoir dépensé sa vie » (p. 30). Cette autre leçon qui nourrit la première, est essentielle, et s’inscrit malheureusement dans le gâchis effrayant de vies : « Nous autres, avant d’avoir trente ans, si nous nous retournions ainsi n’apercevions que des fantômes. » (p. 203) Et de cela, Maurice Genevoix ne s’est jamais vraiment remis. Sa sensibilité le conduit à porter alors le souvenir de ceux, tous ceux, qui n’ont pu devenir.

 

Témoigner pour faire comprendre

 

L’ensemble des textes à portée commémorative ici présentés s’inscrit dans l’idée même de la guerre de 14-18 comme une guerre-mémoire. Dès l’entrée dans le conflit, les protagonistes, issus de toutes les catégories sociales, s’emparent de l’ensemble des support de l’écrit, de la photographie, afin de fixer leurs souvenirs, garder en mémoire, témoigner pour l’avenir et auprès de ceux qui sont restés à l’arrière et qui attendent, dans la séparation, de pouvoir poursuivre une vie à distance avec les soldats. La mobilisation de millions d’hommes alphabétisés et de millions de civils en attente de nouvelles, alphabétisés eux-aussi, individus conscients de vivre l’histoire, d’en être les acteurs au sens plein du terme, confère à l’acte de témoigner une valeur fondamentale. C’est peut-être là une des spécificités premières du conflit. Pourtant, l’historien Jean-Baptiste Duroselle évoquait dans son livre La Grande Guerre des Français en 1994 combien ce conflit revêtait un caractère toujours plus « incompréhensible » quelque 80 ans après son déclenchement. Il soulignait par là la difficulté de comprendre à la fois ce qui mena l’Europe et le monde à la catastrophe traumatique et démographique de la guerre, mais également la difficulté d’appréhender la ténacité des soldats dans une expérience du combat qui semblait inédite jusque-là. Maurice Genevoix souligne à plusieurs reprises dans ses différents écrits cet aspect original de la Grande Guerre : « L’expérience de la guerre, j’entends celle du soldat, du combattant, n’était point communicable » (p. 123), elle ne « peut pas se communiquer. Elle est charnelle » (p. 185).

Paradoxalement et justement, Genevoix ne cesse pourtant de se faire le témoin de cette expérience combattante, de son caractère à la fois très personnel et si universel, marqué par la mort, la perte, le courage des hommes qui ont su faire face, morts et vivants encore : « Pour traduire fidèlement la réalité de la guerre, en sorte que les combattants s’y retrouvent et que les autres se rapprochent d’eux, il m’a fallu bien des pages » (p. 58). Dès la guerre elle-même, le but premier de Maurice Genevoix est de témoigner pour rendre compréhensible ce qu’il a pu vivre, ce qu’ils ont pu endurer. Il s’inscrit justement dans cette volonté de dire malgré tout pour que transmission se fasse. Et surtout de dire bien. En cela, Genevoix travaille au vœu le plus cher de Jean Norton Cru, ancien combattant et critique de la littérature de guerre, qui publia en 1929 une somme, Témoins. Il voulait à travers ce livre trier dans la masse des mises en récits de la guerre le bon grain de l’ivraie.

Pour Genevoix, témoigner est une nécessité parce qu’il faut faire vivre le souvenir des disparus justement en ne travestissant pas, sans emphase, leurs souffrances. A hauteur de combattants, elles sont simplement et justement l’expression de l’humanité des hommes en guerre. Il s’agit donc pour Maurice Genevoix de se souvenir utilement.

 

 

 

Ecrire et répéter pour conserver le souvenir

 

Maurice Genevoix prend bien soin de préciser qu’il n’écrit que sur ce qu’il a vu et vécu comme combattant. Ainsi, chaque digression qu’il propose renvoie automatiquement à sa propre expérience. Qu’il évoque en des termes élogieux la capacité de Georges Duhamel à décrire la manière d’être des combattants, ou qu’il raconte ses souvenirs du 11 novembre 1918, il se place du point de vue du témoin. Sans jamais oublier de replacer son expérience face à ce que d’autres ont pu être. Tout en se gardant bien de témoigner pour tous, il tente de sublimer les expériences individuelles pour en élaborer un message à valeur universelle.

Son propos est bien de raconter au ras des hommes ce que fut cette épreuve, ce qu’il a éprouvé. Ainsi, tout au long de sa longue vie, Maurice Genevoix s’est posé en témoin au sens plein du terme : celui qui a vu, celui qui garde le souvenir et qui le rend public à dessein. En cela, il s’inscrit aussi dans un discours d’intellectuel, cadre moral et civique de la communauté républicaine qu’il défend.

Mais Maurice Genevoix reste très lucide et d’une grande clarté. Il a conscience de la marche du temps. Il sait sans doute, à l’instar de Jacques Meyer et des historiens-écrivains du conflit, la lassitude de la société française vis-à-vis de ces vieux messieurs radotant. Il fustige en 1954 certains pédagogues qui cautionnent la perte de connaissances des jeunes générations sur la guerre : « Vivons donc, les yeux tournés du bon côté, vers l’avenir ! Quand une génération a fait son temps, qu’elle laisse la place. » Car le message reste entier : les soldats se battaient « contre la guerre, et pour la paix des hommes de demain » » (pp. 168-169). Voilà ce qu’il s’agit de ne pas oublier. Paroles de témoin qui ramassent, dans un message unique et conscient, l’héritage du monde combattant. Elles furent celles de Charles Péguy, d’Henri Barbusse et de bien d’autres dès l’entrée en guerre d’août 1914. Il n’y a donc pas que de la reconstruction dans cette rhétorique marquée, qui glisse pourtant vers une mythification de la fraternité, des gestes de solidarité qu’il compare à celui de « cinquante ouvriers, unanimes à offrir leur sang pour sauver la femme d’un camarade » (p. 175). Cette leçon de vie dépasse l’expérience de guerre, elle relève de « la confiance » et « de l’espoir ». La camaraderie mythifiée s’inscrit en particulier dans une manière de penser l’histoire : « Vous étiez là, mes camarades. C’est pour vous, pour vous tous que je parle. Vous êtes là comme au premier jour. Et vous voyez, votre pays se souvient avec vous » (p. 155). Nous sommes alors en juillet 1968 : Maurice Genevoix en appelle à l’Histoire de France qui doit se souvenir et respecter les combattants de la Grande Guerre… pour se respecter elle-même en quelque sorte. De rencontre sociale il n’y eu sans doute pas dans la tranchée. Elle semble une reconstruction relevant de la prise en charge mémorielle de la guerre par les élites socioprofessionnelles du feu, tendues vers l’expression d’un sens à donner à leur hécatombe.

Aujourd’hui, les commémorations de la Grande Guerre et de son Centenaire, comme la disparition des derniers combattants, nous révèlent leurs visages de 20 ans et la profondeur de leur expérience individuelle et sociale de la guerre.

 

 

 

Au final, que retenir de ces textes ? Avant tout l’extrême sensibilité d’un homme épris de vie, qui se pose en humble survivant, ni plus ni moins « grand » que les hommes qu’il a vu tomber. L’ensemble de ces textes, écrits essentiellement après la Deuxième Guerre mondiale, relève aussi de l’anxiété des presque morts qui ne pourront plus longtemps témoigner comme ils s’en sont fait peut-être le serment. Enfin, ces textes montrent la spécificité de la guerre de 14-18 dont le récit fut pris en charge par une grande partie de ceux qui la vécurent et qui en décrivirent l’expérience combattante. Les intellectuels, les « boursiers de la République » comme Genevoix se sont construits comme des gardiens du souvenir, gardiens de cette guerre-mémoire dont ils furent les acteurs. Ainsi, le « sacrifice » a pu prendre un sens politique : celui d’une guerre que l’on affirme avoir vécu « à égalité ». Elle ne le fut pas. Mais des hommes comme Maurice Genevoix nous permettent, grâce à la force et à la constance de leur discours, de mieux comprendre ce processus mémoriel original qui perdure encore aujourd’hui.

 

Alexandre Lafon, docteur en histoire contemporaine, conseiller à la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale

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