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Discours de Julien Larere-Genevoix, Président de Je me Souviens de Ceux de 14 aux Eparges, 6 avril 2015

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Préfet,

Mesdames et Messieurs les élus locaux,

Mesdames et Messieurs les Présidents d’Association,

Messieurs les Porte Drapeaux,

Mesdames, Messieurs,

Cher Virgil,

Si vous me le permettez, je voudrais commencer par saluer la mémoire de Bernard Maris, assassiné dans l’ attentat insensé de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier.

Outre les liens personnels qui nous unissaient, outre ses multiples facettes et ses nombreux talents, Bernard MARIS a été le Président de l’Association Je me souviens de Ceux de 14 jusqu’au mois de novembre 2013.

A ce titre, il a été impliqué à tous les stades de la réalisation de ce buste, jusqu’à sa présentation au Grand Palais le 4 décembre 2013.

Que son intelligence et son humanisme, qui manquent déjà tant, résonnent longtemps encore dans nos esprits, et ce sera le plus bel hommage.

Si ce buste lui tenait tant à cœur, c’est qu’il poursuivait la mission de son épouse trop tôt disparue, ma mère, Sylvie Genevoix, de maintenir vivante la mémoire de son père, Maurice Genevoix.

C’est en leur succédant que je parle aujourd’hui en leur nom, et mes mots leur sont à eux aussi dédiés.

Je voudrais aussi remercier tout particulièrement Patricia PIERSON, Présidente de l’Esparge, et cheville ouvrière de ce projet. Sans sa volonté, ce buste n’aurait jamais été réalisé. Au delà de l’affection et de la douceur dont elle sait entourer ceux qui lui sont chers, il faut saluer le combat ardent qu’elle mène pour la mémoire de ce village supplicié des Éparges, et maintenir vivant le souvenir de ces soldats trop jeunes sacrifiés, dont le sang restera à jamais mêlé à la terre de ces Hauts de Meuse.

Les Éparges, ou le sommet de l’horreur.

Comme l’a dit un jour mon ami le Colonel Xavier PIERSON, « on ne peut se promener aux Éparges. On les parcourt gravement, la pensée fixée sur ses entonnoirs, ses monuments, ses croix, qui imposent le recueillement.

Ce buste, comme un symbole.

Âgé de 24 ans, jeune normalien, Maurice Genevoix est mobilisé le 1er aout 1914, et affecté au 106ème RI, basé à Chalons, en tant que sous lieutenant.

Au son du tocsin, Maurice Genevoix pressent que le monde qui existait jusqu’alors allait cesser d’être.

Dès les premiers assauts, l’excitation et la jubilation d’y être enfin, disparaissent devant l’horreur et la violence du chaos.

Durant les sept premiers mois de la guerre, Maurice Genevoix aura tout connu : la poursuite, la guerre de mouvement, puis l’enlisement, ici, aux Éparges.

Cette crête des Éparges, dont l’assaut est ordonné à partir du mois de février 1915 marquera le sommet de l’horreur et de l’indicible. Dans Trente mille jours, œuvre de vie où le vieil homme, âgé de près de 90 ans se retourne avec émotion, tendresse et gravité, sur celui qu’il a été, Maurice Genevoix écrira :

« Ce que nous avons fait c’est plus qu’on ne pouvait demander à des hommes, et nous l’avons fait ».

Blessé, le 25 avril 1915, à quelques mètres d’ici, transpercé par trois balles allemandes reçues au bras gauche et à la poitrine, Maurice Genevoix est déchiré d’abandonner ses frères d’armes.

Ceux de 14 s’achève sur cette ultime supplique, qui renferme la mission que Maurice Genevoix s’est fixée :

« on vous a tués, et c’est le plus grand des crimes. Vous avez donné votre vie, et vous êtes les plus malheureux. Je ne sais que cela, les gestes que nous avons fait, notre souffrance et notre gaité, les mots que nous disions, les visages que nous avions parmi les autres visages, et votre mort.

Vous n’êtes guère plus d’une centaine, et votre foule m’apparaît effrayante, trop lourde, trop serrée pour moi seul. Combien de vos gestes passées aurais-je perdus, chaque demain, et de vos paroles vivantes, et de tout ce qui était vous ? Il ne me reste plus que moi et l’image que vous m’avez donnée ».

Fraternité, solidarité et humanité seront les piliers de l’œuvre de guerre de Maurice Genevoix, publiée en 5 volumes, Sous Verdun, la Boue, Nuits de guerre, Au seuil des guitounes, les Éparges entre 1916 et 1924, et réunie en un seul volume, Ceux de 14 en 1949.

Avec cette œuvre magistrale, Maurice Genevoix, plus grand témoin de la guerre selon Jean Norton Cru, deviendra de fait le porte parole naturel des combattants de 14, et ce jusqu’à la fin de sa vie, en dépits des honneurs reçus et des charges qui étaient les siennes.

Ni son élection à l’Académie Française en 1946, ni son accession au poste de Secrétaire perpétuel ne contrediront cet engagement et cette fidélité.

Devenu en 1967, à la demande du Général de Gaulle, le Président Fondateur du Mémorial de Verdun, parlant de la journée du 18 juillet 1918, il aura ces mots, dans un discours prononcé le 28 juillet 1968 à la Butte Chalmont, étonnant retour sur soi, et preuve de la ferveur du souvenir :

« Je ne pouvais plus douter. J’étais rejoint et traversé par les ondes d’un bombardement monstrueux. La distance n’y faisait rien. Cela dépassait toute mémoire. J’étais là bas, sous ce bombardement « lointain » où mes sens, bien avant moi, reconnaissaient l’aboi des obusiers, les salves galopantes des canons de campagne, la scansion lourde des pièces sur voie ferrée, l’enfoncement aux entrailles du sol et aussitôt la croulante éruption des énormes obus de rupture. Mes camarades, mes camarades. Il faut avoir senti, à la poussée d’un parapet contre l’épaule, la brutalité effrayante d’un percutant qui éclate ; avoir entendu pendant des heures, du fond de l’ombre, en reconnaissant toutes leurs voix, monter les gémissements des blessés ; avoir tenu cotre soi un garçon de vingt ans la minute d’avant sain et fort, qu’une balle à la pointe du cœur n’a pas tué tout à fait sur le coup, et qui meurt, conscient, sans une plainte, les yeux ouverts et le visage paisible, mais de lentes larmes roulant sur ses joues.

Vous étiez là, mes camarades. C’est pour vous, pour vous tous que je parle.

Vous êtes la comme au premier jour.

Et vous voyez : votre pays se souvient avec vous. Il sait qu’il faut vous respecter, vous entourer, vous remercier-et vous croire. L’Histoire de France a besoin de vous ».

Cette fidélité s’est prolongée même au delà de la mort, comme en témoigne la palme du 106eme, seule relique visible sur la tombe en pierre d’Orléans de Maurice Genevoix, préférée à tout autre rappel de gloire.

Le petit pot de terre des Éparges trône aujourd’hui encore sur le bureau de l’écrivain, dans sa maison des Vernelles.

Parce qu’il avait connu les atrocités des tranchées, de la pluie et de la boue, du froid, des blessés et des morts, parce qu’il a été le peintre fidèle du martyr des enfants de France, Maurice Genevoix est devenu le poète de la nature.

Parce qu’il a su s’émouvoir, plongé dans l’enfer des marmites, dans le vacarme des explosions, de la tendresse de quelques brins d’herbe à peine naissants, parce qu’il a senti le détresse des bêtes au milieu de la folie des hommes, la nature, son ordre naturel immuable, serait son salut.

C’est dans sa beauté qu’il puisera la force, de croire encore, l’élan de sa jeunesse brisé, en une possible communion. Retranché du monde des vivants par l’affreuse expérience, c’est dans les rives de la Loire, qui coulent comme les hanches d’une femme, dans la contemplation des reflets de ce fleuve tant chéri qu’il retrouvera peu à peu la Paix et l’Harmonie.

C’est bien sur à cet immense auteur qu’est Maurice Genevoix, à l’académicien illustre et à l’homme publique que ce buste rend hommage. Mais c’est bien davantage à la mémoire du Lieutenant Genevoix, à ses frères d’armes, à Robert Porchon, l’ami Saint-Cyrien tué aux Éparges le 20 février 1915, enterré à quelques mètres d’ici, à Pannechon, l’ordonnance, gouailleur et roublard, à Boiré, à Lardin, à Janneot, à cette foule trop serrée des vivants et des morts, soldats du 106ème et d’ailleurs, que ce buste rend l’hommage que leur sacrifice impose.

Puisse enfin que ce buste, mémorial de leurs souffrances et de leur courage, de leur mort et de leur jeunesse, demeure aussi pour nous, pour les jeunes générations, pour toi Simon, pour toi Héléa, pour toi, Adèle, la vigie sacrée de la Paix, qu’il nous faut chérir et préserver.

A tous merci.

LES ÉPARGES, 6 avril 2105

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