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Genevoix dans la mêlée

Article de Jean-François Nivet, paru dans l’Humanité, le 5/12/2013

Les hourras sont oubliés et les fleurs aux fusils fanées. Des Vosges à la Somme le pays n’est qu’une grande plaie. Des hommes par milliers creusent les tranchées qui balafrent les paysages. Ils sont anonymes, ils sont écrivains, novices et chevronnés. Maurice Genevoix est un brillant normalien, premier de sa promotion. II a vingt-quatre ans. II sait le grec et le latin, l’allemand. II est sous-lieutenant. À Châlons-sur-Marne, où il se rend toutes études cessantes, le voilà « raids comme un piquet, devant deux files de capotes bleues et de pantalons rouges ». Sa tragédie dure huit mois, jusqu’à l’acmé des Éparges. Elle s’ouvre avec la bataille de la Marne au nord de Bar-le-Duc, continue sur le front de la Woevre. Avec son régiment, il ne connaît qu’un périmètre de quelques kilomètres carrés entre Verdun, Belrupt et Sommedieue, entre les eaux paisibles de la Meuse et l’enfer polaire du feu. On vit au rythme alterné de trois jours de tranchées, trois jours de cantonnement chez l’habitant ou dans le foin des fermes. Au combat, on n’a qu’une obsession, le piton des Éparges, une colhne de boue qu’il faut assaillir dans le fracas meurtrier des balles et des obus. Les ordres tiennent en deux mots avancer, tenir. Difficile d’imaginer Sisyphe heureux. De cet empire de boue, beaucoup d’écrivains ne reviennent pas. Charles Péguy, Alam-Fournier, Louis Pergaud, Jean de La Ville de Mirmont, des dizaines d’autres encore. Certains ont eu le temps de témoigner, par une correspondance, un journal. Maurice Genevoix note ce qu’il voit et entend dans ses carnets: faits, lieux, noms, qu’il recopie aux moments d’accalmie sur des feuillets qu’il envoie par liasses à Paul Dupuy, École normale supérieure, rue d’Ulm. Nous comprenons son effroi devant l’implacable témoignage. Voilà le bruit assourdissant des obus qui chuintent, tonnent, sifflent, miaulent, le spectacle des campagnes broyées, des maisons mutilées, des écoles et des églises éventrées, les marches machinales, les combats dantesques, les chevaux à l’agonie, les odeurs de soufre et de charogne, puis le repos à l’arrière, la bruyante camaraderie des auberges. Le front à nouveau, la pluie continue, les morts héroïques, les morts insolites, les hommes coupés en deux, les visages ravagés, les yeux crevés, les jambes et les bras arrachés, les entrailles noires coulant des corps, les soldats perdus dans les barbelés qui crient leur détresse, les prisonniers hagards. Mais aussi les pillages, les lâchetés, les saoulenes, les démoralisations, les trois fantassins allemands qu’il a abattus – « Nous devenions méchants » – dans un moment de colère qui le hantera toute sa vie. Le désespoir n’est pas le pays de Genevoix. II aime la vie, la bonté, la beauté II raconte les regards partagés de ses hommes, leurs épaules fraternelles, leurs accents mêlés, de Gascogne et de Champagne, du Nord et du Midi, de Meuse et de Paname, la malice des uns, le bon sens des autres. Chaque permission est l’occasion de s’émerveiller des arbres qui « laissent pendre leur feuillage comme une chevelure mouillée », d’un vol d’oiseaux, des flocons de neige, d’un lever de soleil, d’un son de cloches de village, de la fraîcheur d’une jeune fille rencontrée chez un photographe à Verdun. Le 25 avril 1915, dans la tranchée de Galonné, il est la cible d’un tireur embusqué. « Dur et sec, un choc a heurté mon bras gauche. II est derrière moi, il saigne à flots saccadés. Je voudrais le ramener à mon flanc je ne peux pas. Je voudrais me lever je ne peux pas ». Deux autres balles l’atteindront encore. Sa guerre est finie. II est sauvé. Paul Dupuy le force à travailler son témoignage, le traîne chez Hachette où il signe son premier contrat. Genevoix devient écrivain. Dans son pays de Loire qu’il vénère et dans sa chambre de la rue d’Ulm, il achève un premier volume,
Sous Verdun, dédié à l’ami Porchon, tué aux Éparges. II y aura encore Nuits de guerre, la Boue, les Éparges. Ils sont publiés entre 1916 et 1923 et rassemblés en 1949. Ceux de 14 est à la fois un hommage, une confession et une déposition. Flammarion nous en offre une réédition. Elle est enrichie d’une remarquable préface d’empathie de Michel Bernard. Un dossier de Florent Deludet retrace l’histoire de la section Genevoix, révèle l’identité des deux cent cinquante personnages civils et militaires de cette épopée de huit cents pages. Genevoix disparaît en 1980. II aura parcouru le monde, aimé le Canada, l’Afrique, le Mexique. II aura été couronné par le prix Goncourt avec Raboliot. Les histoires officielles de la littérature le négligent. Elles ont tort. Ceux de 14 restera aux côtés du Feu de Barbusse, des Croix de bois de Dorgelès, de Clavel soldat de Léon Werth Aux côtés aussi d’À l’Ouest rien de nouveau de Remarque et de cette fresque exceptionnelle Compagnie K de l’Américain William March, un roman composé de manière magistrale des cent treize fragments de vie des cent treize soldats d’une compagnie de l’US Marines Corps, de leur mobilisation en 1917 à leur retour au pays. « On reconnaît toujours un ancien champ de bataille
où beaucoup d’hommes ont perdu la vie », témoigne le soldat Joseph Delaney. « Le printemps suivant, l’herbe sort plus verte et plus luxuriante que dans la campagne alentour, les coquelicots sont plus rouges, les bleuets plus bleus ». Des phrases qui n’auraient pas déplu à Genevoix, invincible amoureux de la nature et de la vie

 

Ceux de 14, de Maurice Genevoix, avec une préface de Michel Bernard et un dossier établi par Florent Deludet. Flammarion 953 pages, 25 euros. Michel Bernard est aussi l’auteur de la Tranchée de Calonne, la Table ronde, et de la Grande Guerre vue du ciel, Perrin.
Compagnie K est publié par les editions Gallmeister, 230 pages 23, 10 euros, dans une traduction de Stephanie Levet

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Une réflexion sur “Genevoix dans la mêlée

  1. C’est un bien mauvais service que vous rendez à Maurice Genevoix en le comparant à Barbusse, Werth, Remarque et consorts, quelque soit la qualité littéraire et le succès de leurs oeuvres il n’ont fait que contribuer à créer une mythologie de la guerre, bien loin de la réalité et de la puissance du témoignage de Genevoix. Réalité et vérité pour laquelle il s’est battu toute sa vie. Voyez en particulier son introduction dsur ce thème à l’ouvrage de ses confrères et ex compagnons de guerre Jacques Meyer, André Ducasse et Gabriel Perreux: « Vie et mort des Français 1914-1918 ». Je cois que votre comparaison le fait se retourner dans la tombe!

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